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mercredi 8 juillet 2015

TALES OF POE (Alan Rowe Kelly, Bart Mastronardi, 2014)


Avec cette anthologie adaptant deux nouvelles et un poème d'Edgar POE, Alan ROWE KELLY et Bart MASTRONARDI continuent de s'affirmer comme deux des créateurs les plus originaux du cinéma d'horreur américain indépendant. Avidement attendu par les fans, Tales of Poe récompense amplement notre patience, et fait honneur à la fois à ses auteurs et à l'esprit du grand Edgar.


The Tell Tale Heart, écrit et réalisé par Bart MASTRONARDI, offre une relecture audacieuse de la nouvelle "Le Cœur révélateur", plusieurs fois portée à l'écran (la version la plus mémorable est sans doute le court métrage de Jules DASSIN, datant de 1941). Dans le texte original, un jeune homme, obsédé par l'oeil "de vautour - bleu pâle, avec une taie dessus" d'un vieillard moribond dont il a la garde, le tue et l'enterre sous le plancher de sa demeure. Rongé par la culpabilité, il continue d'entendre les battements de cœur du cadavre, et révèle sa sépulture aux policiers venus l'interroger.
Le grabataire borgne devient ici une ancienne star hollywoodienne (Alan ROWE KELLY) vivant recluse dans son vaste manoir, et son assassin est une nurse psychotique, qui raconte son exploit criminel aux pensionnaires de l'asile psychiatrique dans lequel elle est désormais enfermée. Le récit du meurtre fait l'objet d'un flashback, mais les séquences de l'asile sont tout aussi importantes et nous permettent de retrouver la comédienne Desiree GOULD (la tante Martha du très queer Massacre au camp d'été) en infirmière revêche, digne de la Nurse Ratched de Vol au-dessus d'un nid de coucou.
Le segment est bardé de références qui, loin de nuire à l’homogénéité de ton, restituent l'esprit de Poe tout en rappelant son influence sur l'ensemble de la culture américaine. Le plus appuyé de ces hommages concerne Boulevard du crépuscule, ce qui n'étonnera pas de la part de cinéastes comme MASTRONARDI et KELLY, dont l'amour du cinéma d'épouvante est imprégné de sensibilité Camp. Miss Lamar, la diva hollywoodienne déchue, est une version monstrueuse de Norma Desmond, encore plus queer que son modèle puisqu'elle est interprétée par Alan ROWE KELLY, le seul comédien spécialiste du genre (horrifique) ayant établi sa popularité sur des rôles travestis, et donc une mise en question du genre (sexuel).
The Tell Tale Heart présente d'emblée toutes les qualités du reste de l'anthologie : photographie somptueuse (surtout pour un film tourné en DV), mise en scène élégante, et interprétation inspirée (Debbie ROCHON, dans le rôle de la nurse meurtrière, prouve qu'elle est bien davantage qu'une scream queen). On y trouve un avant-goût de ce que risque de donner le remake de Don't Look in the Basement, que Alan ROWE KELLY nous promet depuis des années.



The Cask, écrit, dirigé et interprété par Alan ROWE KELLY, adapte "La Barrique d'Amontillado", autre variation "poesque" sur le thème de l'inhumation criminelle (en l'occurrence, un emmurement). Le sketch nous convie au mariage du riche viticulteur Fortunato Montresor (Randy JONES, le "cowboy" des Village People) et de Gogo (Alan ROWE KELLY), entourés de convives à qui l'événement inspire plus de sarcasmes que de joie. Les réjouissances sont interrompues par un malaise du maître des lieux, terrassé par une violente quinte de toux. Nous découvrons que son piteux état de santé est entretenu par Gogo, dont le plus cher désir est d'être veuve, et qui se tape sans vergogne le meilleur ami de Fortunato. Les deux comploteurs emmurent le malheureux dans sa cave à vin, après l'avoir brûlé vif. A la suite de quoi, Gogo, peu encline à partager l'héritage qui lui échoit, élimine son amant. Dans la bonne vieille tradition des E.C. Comics -- dont le climat imprègne tout le sketch, tant sur le plan de la mise en scène que du scénario --, l'épouse machiavélique connaîtra un châtiment à la hauteur de ses crimes.
Mélangeant film noir et mélodrame gothique, The Cask est dominé par l'interprétation de Alan ROWE KELLY, saisissant en Lucrèce Borgia moderne, qui se grise de sa propre vilenie. Saturé d'humour noir et rendant un brillant hommage à Corman (la scène du retour de l'emmuré est calquée sur la résurrection de Madeline dans La Chute de la maison Usher), le segment est le plus Camp du film. On y retrouve avec plaisir quelques-uns des complices habituels du cinéaste, Zoe DAELMAN CHLANDA, Susan ADRIENSEN et Jerry MURDOCH -- qui tient également un court rôle d'interne dans The Tell Tale Heart.


Dreams, lointainement inspiré d'un poème de Poe, est réalisé par Bart MASTRONARDI sur un scénario de Michael VARRATI. Disons-le tout net, c'est le point culminant de l'anthologie, une façon de chef-d’œuvre surréaliste qui nous renvoie aux grandes heures du cinéma expérimental américain des années 40/60, quelque part entre Maya DEREN et Kenneth ANGER. Nous y assistons aux visions hallucinatoires d'une jeune femme (Bette CASSATT) agonisant auprès de sa mère (Amy STEEL) sur son lit d'hôpital.
Le segment est une pure splendeur visuelle et émotionnelle, où MASTRONARDI effectue un travail de metteur en scène/chef opérateur étonnant d'inventivité -- surtout si l'on considère l'étroitesse du budget dont il disposait. En rupture totale avec les sketchs précédents -- très scénarisés et respectueux des conventions du fantastique traditionnel --, Dreams est une lente dérive dans l'inconscient de son "héroïne", hantée par une trinité féminine composée de sa mère, d'une Reine des Rêves maléfique (Adrienne KING) et d'un Ange des Rêves amical (splendide Caroline WILLIAMS, ex-adversaire de Leatherface dans Massacre à la tronçonneuse 2) qui l'aide à négocier le passage vers l'autre rive. Ce court métrage presque entièrement muet est une subtile plongée dans la psyché féminine, où se côtoient terreur (l'opération chirurgicale, proche des excès du "torture porn"), inquiétude (la superbe séquence du danseur de claquettes dans une maison déserte), et apaisement (le final au bord de l'océan). Un coup de maître, qui en remontre aux prétendus cadors du cinéma d'horreur contemporain, trop souvent prisonniers des redites et des poncifs.






samedi 19 décembre 2009

INTERVIEW : ALAN ROWE KELLY


Cette interview fait suite à deux posts consacrés à I'll Bury You Tomorrow et The Blood Shed, les deux premiers films réalisés par Alan ROWE KELLY. Pour en savoir plus sur son univers filmique, vous pouvez vous reporter à ces articles.
Pour mieux connaître l'homme et l'artiste, c'est ici et maintenant que ça se passe...


Réalisateur, comédien, scénariste, producteur de films fantastiques et d'horreur indépendants, Alan ROWE KELLY est né le 13 janvier 1959 à Wharton, dans le New Jersey. Il exerce durant vingt ans la profession de maquilleur pour divers magazines prestigieux comme Vogue ou Bazaar, ainsi que pour des émissions télévisées, des publicités, des catalogues de vente par correspondance, etc...
En 1999, une équipe d'amis cameramen propose de lui fournir le matériel nécessaire à la réalisation d'un film ; ce sera I'll Bury You Tomorrow, dont le tournage s'étalera sur trois ans, et qui rencontrera un vif succès d'estime auprès des amateurs d'un fantastique vraiment macabre et dérangeant. Non content de diriger le film et d'en rédiger le scénario, Alan y effectue ses débuts de comédien dans un rôle...
féminin -- ce qui deviendra sa spécialité.
Immédiatement remarqué dans le milieu du film d'horreur indépendant, il enchaîne sur une seconde réussite, The Blood Shed, et fait bientôt l'objet d'un culte grandissant, explicable à plusieurs titres. Tout d'abord
par l'exigence et la qualité de son travail, peu courants dans le créneau du direct-to-DVD ; ensuite par une volonté très nette de bâtir un univers personnel, diversifié mais cohérent, sans souci des modes et vogues du moment. Enfin, par une personnalité à nulle autre pareille dans le paysage du cinéma fantastique américain, où il introduit sans tapage un esprit doucement transgenre et subtilement queer -- dans tous les sens d'un terme qui ne se borne pas à la question homosexuelle, mais couvre tous les domaines du bizarre et de l'incongru.
Son dernier film, A Far Cry from Home, a raflé plusieurs prix dans divers festivals du cinéma fantastique au cours de l'année écoulée, et vient de lui valoir celui du "Nouveau Cinéaste le plus Excitant" au Long Island Gay & Lesbian Film Festival.
C'est quelques jours avant de recevoir cette récompense qu'Alan m'a accordé l'entretien qui suit.



Te considères-tu comme un acteur jouant des rôles de femmes, un artiste travesti dans la lignée de Charles BUSCH... ou une actrice n'ayant pas le sexe adéquat ?


Je me suis toujours considéré comme un acteur jouant des personnages féminins. Je ne suis ni un fantaisiste ni un travesti. Mais je me sens assez à l'aise dans les deux genres [genders : masculin et féminin]. Cela a toujours fait partie de moi, du plus loin que je me souvienne.

Avais-tu écrit d'autres scénarios avant I'll Bury you Tomorrow, où est-ce celui que tu souhaitais filmer dès le départ ? Y a-t-il eu des modifications substantielles entre le script original et le film achevé ?

I'll Bury You Tomorrow fut mon premier script. L'opportunité s'est présentée de faire un film, et j'ai sauté dessus. J'écrivais déjà depuis quelques années, et j'ai rédigé le scénario en trois mois. J'ai essayé de conserver le charme gothique de la "vieille école", car c'était le genre de films que j'aimais à l'époque. J'ai voulu tenter un retour aux sources du vieux cinéma d'horreur indépendant des années 70 et début 80. Bien sûr, le scénario a connu plusieurs remaniements quand nous avons débuté le tournage ; il a fallu trois ans pour achever le film, du commencement à sa sortie. J'étais totalement amateur en matière de réalisation et j'ai tout appris en travaillant. Aujourd'hui, je considère ce film avec beaucoup d'affection ; je le remasteriserai dans quelques années et j'y apporterai quelques retouches de montage nécessaires, des corrections au niveau de la couleur, et un nouveau son pour son 10ème anniversaire en 2012, ainsi qu'un commentaire bien justifié.

avec Tom LANIER (d.) et... Rock HUDSON (g.) Photo : Greg LESHE

La plupart des films d'horreur indépendants jouent beaucoup sur les aspects comiques ou parodiques. I'll Bury You Tomorrow est au contraire un film sérieux et mature, avec quelques touches d'humour noir, mais ce n'est résolument pas une comédie (c'est d'ailleurs l'une des choses qui me l'ont fait aimer...) On perçoit également, comme tu l'as dit, une forte influence gothique. En tant que spectateur, et aussi artiste, quelle école du fantastique t'a le plus influencé ? Le gothique (Universal ou Hammer), l'horreur pure (Herschell GORDON LEWIS, Tobe HOOPER, etc...), ou un fantastique plus naturaliste (des films comme Ne vous retournez pas, L'Autre, ou Le Cercle infernal...) ?

J'aime tous ceux que tu as cités. J'ai été particulièrement influencé par un film intitulé The Uninvited, (La Falaise mystérieuse, Lewis ALLEN, 1944) avec Ray MILLAND et Ruth HUSSEY, comme par les travaux de Val LEWTON dans les années 40 - de merveilleuses œuvres d'atmosphère et des histoires inhabituelles orientées vers l'horreur, mais qui privilégiaient toujours la psychologie des comportements humains dans la dernière bobine. En grandissant, j'ai adoré tous les films de monstres des années 50 et 60, et je suis rapidement devenu un grand fan de John LLEWELLYN MOXEY (Horror Hotel, 1960), Curtis HARRINGTON (The Killing Kind, 1973) et de tout ce qu'a produit Roger CORMAN.

J'ai lu que I'll Bury You TOMORROW a été partiellement filmé à Staten Island. As-tu rencontré le fantôme d'Andy MILLIGAN, là-bas ? [Staten Island était le fief de ce cinéaste.] Plus sérieusement, comment considères-tu l'œuvre de MILLIGAN, en tant que réalisateur gay spécialisé dans le fantastique ?

Nous n'avons tourné qu'une scène à Staten Island (celle de l'enterrement), parce que nous pouvions utiliser le cimetière gratuitement. Et j'ai parfois lu que je pouvais être comparé à un "Andy MILLIGAN contemporain". La chose amusante, c'est que je n'ai JAMAIS vu un seul de ses films.
Je trouve très drôle que dans tous les articles que j'ai lus sur ses films, son travail est considéré comme "de la daube". Mais quelques critiques (principalement anglais) trouvent aussi que je fais "de la daube". (rires) Donc, je crois que lui et moi sommes du même bord. Andy avait incontestablement de très bons titres d'exploitation, lui aussi ! Il faut que je me mette à voir ses films.


Contrairement à I'll Bury You Tomorow, The Blood Shed est Camp à cent pour cent. On y trouve de nombreuses références-hommages à des films des années 70 et 80, et l'humour est constant. Le ton est beaucoup plus décontracté... Ce film prouve ton éclectisme et ta capacité à changer de registre. L'ambiance du tournage fut-elle différente ? Te sentais-tu plus confiant en réalisant ce deuxième film, et avais-tu le sentiment qu'une équipe commençait à se former ?

Il fallait que j'accouche de mon film dingue ! (rires) En outre, je ne voudrais jamais faire deux fois le même film, et je continuerai d'explorer tous les sous-genres de l'horreur tant que je pourrai tourner. The Blood Shed était une sorte d'hybride qui est arrivé par accident. A l'origine, ce devait être un court-métrage pour une anthologie [film à sketches] sur laquelle je travaillais avec deux autres réalisateurs, mais le projet a capoté, et comme nous avions assez de scènes et de métrage en boîte, nous en avons fait un long métrage. Et bien sûr, mes influences se retrouvent tout au long du film, de The Bad Seed (Mervyn LeROY, 1956), à American Gothic (John HOUGH, 1987), en passant par Massacre à la Tronçonneuse (Tobe HOOPER, 1974) et Pink Flamingos (John WATERS, 1972).
Pour ce qui est de l'équipe, nous nous sommes tellement amusés, la camaraderie et le professionnalisme étaient si élevés entre nous, que nous avons réalisé combien nous formions une chouette équipe de cinéma, et que nous devions toujours faire des films ensemble. Nous avons continué depuis, et notre travail s'améliore de film en film. Je suis vraiment béni et chanceux de pouvoir travailler avec ces gens, les comédiens comme les techniciens ! Nous partageons tous la même conception de la manière de faire du cinéma.

Experiment 7 (Joe DAVISON, 2009)

L'homosexualité n'est pas une question centrale dans tes deux premiers films. Hormis le fait que tu tiens des rôles féminins, il n'y a pas de personnages gays ni d'allusions au sujet. Ton dernier film, A Far Cry from Home, est beaucoup plus engagé sur ce point. Cette fois, tu parles de la violence à laquelle les homosexuels sont confrontés, et tu en parles violemment. Comment la communauté gay réagit-elle au film, qui semble extrême et sans concession ?

Eh bien, je ne me considère pas comme un cinéaste homosexuel. Je suis un réalisateur de films d'horreur qui EST gay. Je ne crois pas non plus que l'homosexualité doit imprégner tous mes films. Bien sûr, elle est perceptible dans chacun d'eux à travers mes choix esthétiques, parce que je suis qui je suis. A Far Cry from Home (qui fait partie de l'anthologie Gallery of Fear, qui sortira en 2010) se distinguait clairement de mes précédents travaux, et je crois que c'est ma meilleure œuvre à ce jour. Je voulais faire un film hardcore, brutal, violent, où la haine est la véritable horreur. Il n'a PAS été bien accepté du tout par la communauté gay. En vérité, il a été refusé par tous les festivals Gays & Lesbiens, à l'exception d'un seul -- le Festival du Film Gay & Lesbien de Long Island [ndlr : Alan vient d'y remporter le prix du meilleur cinéaste !] -- qui possède une catégorie "horreur", et fut assez courageux et ouvert pour le projeter. On ne peut jamais présumer de la température de son public. C'est pourquoi je me borne à faire les films que j'ai vraiment envie de faire en espérant une réaction -- bonne ou mauvaise -- des spectateurs. Mais nous avons eu beaucoup de chance avec ce film auprès des fans de films d'horreur, qui l'ont vraiment aimé ; nous avons été récemment récompensés par le prix des meilleurs effets spéciaux, et j'ai reçu celui du meilleur acteur au Festival du Film de Terreur de Philadelphie, en octobre dernier ! Un grand honneur !

Vilaine sorcière dans Kodie (Abel BERRY, 2009), avec Shawn EWERT

Depuis quelques années, la "gay horror" rencontre un certain succès, avec, entre autres, les films de David DeCOTEAU. Personnellement, j'ai le sentiment que ces films se contentent de reprendre de vieux thèmes en y introduisant des personnages gays. Ils n'ont aucune sensibilité authentiquement queer, même si leurs héros sont homosexuels. Ils pourraient être filmés par des réalisateurs hétéros, ça ne changerait rien à leur fond. Tu es actuellement le seul cinéaste du genre, à ma connaissance, qui transcrive une sensibilité gay dans des films qui ne le sont pas spécifiquement (à l'exception de A Far Cry from Home). Quelle est ton opinion à ce sujet ? Crois-tu qu'une "gay horror" adulte puisse exister, et connais-tu d'autres cinéastes indépendants (ou scénaristes) qui travaillent en ce sens ?

Bien sûr, je crois que c'est possible tant qu'on ne tombe pas dans les clichés et standards démographiques américains sur ce que les gays devraient être dans un film -- c'est tellement ridicule ! Nous n'avons plus besoin de stéréotypes gays. Nous sommes dans un nouveau siècle et une ère d'acceptation, où les gens sont autorisés à être ce qu'ils doivent être, sans préjudice. Certes, la haine existera toujours dans certains esprits étriqués, mais si tu laisses ce fait te dicter ta manière de décrire les personnages de tes films, alors c'est que tu n'as pas réellement évolué non plus. Je crois que nous sommes TOUS membres de la race humaine -- égaux, intelligents, bons et mauvais, et avec beaucoup à offrir en tant qu'individus. D'accord, je décris dans mes scénarios des personnages outranciers, démesurés, et "un peu trop" aux yeux de certains -- mais dans dix ans, plus personne ne pensera comme ça.
J'y vais assez franchement dans les portraits de mes personnages -- ils ont tous des forces et des faiblesses. Un bon et un mauvais côté. Ils sont humains. Il existe une telle voie pour la "gay horror" adulte, et je continuerai à l'emprunter dans mes films. Mais à long terme, on ne saurait plaire à tout le monde. Alors faisons le mieux possible pour filmer ce que l'on estime être sa vérité et sa réalité au sujet des personnes humaines.


Peux-tu me parler des films dans lesquels tu as joué pour d'autres cinéastes (Opening the Mind, Dead Serious, Vindication, etc...) ? As-tu une préférence pour l'un d'entre eux ?

Jouer dans la production d'un autre réalisateur est toujours une expérience très instructive. Premièrement, c'est génial de travailler dans un film en n'ayant qu'un seul boulot à faire -- connaître son texte, jouer, et faire ce que veut le réalisateur. En tant qu'acteur, je suis une éponge, et si le réalisateur attend plus ou moins de moi, je lui donne ce qu'il/elle veut. C'est pour cela qu'on me paie. De plus, j'aime voir les autres cinéastes diriger leur plateau et leur équipe. Quelques-uns sont formidables et j'apprends beaucoup, d'autres sont des égocentriques qui n'offrent rien sur un plateau qu'une indigestion, et d'autres encore laissent simplement les choses couler autour d'eux. Quand je suis sur un tournage, j'aime que le metteur en scène me prenne en charge -- je déteste qu'on me dise : "Tu sais ce que tu as à faire", parce que je ne le sais vraiment pas. Je ne suis pas dans la tête du réalisateur, alors comment pourrais-je deviner quel genre de performance on attend de moi ?
Dead Serious (Joe SULLIVAN, 2005) était mon deuxième film et fut intéressant, parce que le réalisateur était gay, faisait un film d'horreur gay, mais estimait que j'étais trop EXTREME pour son film, et voulait que j'atténue mon apparence -- en même temps, il prétendait vouloir dépeindre tous les aspects de la communauté. J'ai trouvé cela insultant, mais étant un nouveau venu, j'ai fait ce qu'on m'a dit. Vindication de Bart MASTRONARDI (2006) fut une grande expérience, parce que Bart nous faisait répéter encore et encore, comme pour une pièce de théâtre, et nous aidait à trouver le centre de nos personnages. Opening the Mind (toujours en production depuis 8 ans), est un film de serial killer très viscéral, qui m'a poussé dans mes retranchements au niveau des cascades et des tortures, un peu comme A Far Cry from Home. J'ai consacré beaucoup d'énergie et de travail à ce film, et j'attends toujours sa sortie. Exceptées mes prestations dans mes propres films, pour lesquelles je détenais tout le contrôle, j'aime celles que j'ai faites dans Sculpture, River of Darkness, Kodie, She Wolf Raising et W.O.R.M. Je peux facilement oublier le reste. En tant qu'acteur, on ne s'investit jamais dans un film en pensant qu'il sera mauvais. C'est un défi, et on doit tout donner. J'ai refusé plusieurs rôles parce que je les trouvais contraires à mon éthique et insultants. Je dois être très scrupuleux sur la façon dont j'apparais dans un film, et ne pas devenir un objet de plaisanterie.

Opening the Mind, de Michael TODD SCHNEIDER

avec Bart MASTRONARDI (g.) et Jerry MURDOCK (d.)

Tu dirigeras bientôt un remake de Don't Look in the Basement (S.F. BROWNRIGG, 1973). Ce choix m'a beaucoup surpris, parce que le film d'origine est un slasher classique, pas très inventif. Je t'aurais plutôt vu t'atteler à un remake de The Baby de Ted POST (1973), par exemple. Tu aurais été formidable dans le rôle de Ruth ROMAN, la mère délicieusement abusive ! Pourquoi avoir choisi Don't Look in the Basement ? Est-ce que le film original t'attire particulièrement -- et pour quelles raisons ?

C'est marrant que tu mentionnes The Baby ! A chaque fois que quelqu'un le voit, il m'écrit pour me dire : "Là, il y a vraiment un rôle pour toi !" Et c'est très drôle parce que j'adore ce film et j'ai toujours pensé que Ruth ROMAN et moi partageons un look, des attitudes et un style de jeu similaires devant la caméra -- le côté un peu dur, roublard, et têtu comme une mule. Je tuerais pour recréer ce rôle dans un film -- spécialement pour porter ces combinaisons en jean ! (rires)
Don't Look in the Basement a une signification spéciale pour moi. J'ai aimé ce film dès que je l'ai vu pour la première fois dans les années 70. En fait, je crois que ce fut le premier splatter [film gore] que j'aie vu. C'est pourquoi il m'a marqué, tout comme la grande performance d'Annabelle WEENICK dans le rôle du Dr. Masters. Mon scénario est très proche de l'histoire originale, mais j'ai ajouté de nouveaux personnages et de nouveaux rebondissements pour l'actualiser, et, je l'espère, créer un film neuf qui suscitera chez le public la curiosité de voir le modèle. Ce sera également un petit budget pour maintenir l'esprit "indépendant" de la production originale. J'ai toujours estimé que l'histoire était très forte et ne devait pas donner lieu à l'un de ces remakes clinquants, envahis d'effets numériques, que le public oublie cinq minutes après les avoir vus.
De plus, sur le plan professionnel et en tant que producteur, puisque Don't Look possède une solide base de fans, on peut espérer que davantage de fans et de spectateurs voudront le voir, et lui donner une meilleure chance pour un plus large contrat de distribution. Je dois être attentif à l'avenir de tous mes films, et m'assurer qu'ils seront bien placés pour obtenir une meilleure visibilité.
Je te promets que tu ne seras pas déçu quand tu verras ce que nous avons fait à ce classique. Et tous mes acteurs-stars sont à bord, comme Jerry MURDOCK, Zoë DAELMAN CHLANDA, Katherine O'SULLIVAN, et d'autres grands de la production indépendante comme Terry WEST et Debbie ROCHON. Avoir l'opportunité de travailler encore et encore avec tous ces gens formidables est tellement gratifiant.


Ne dois-tu pas réaliser un autre film pour l'anthologie Gallery of Fear ? J'ai entendu parler de Down the Drain... Ce film est-il déjà tourné, et que peux-tu nous en dire ?...

Gallery of Fear est presque terminé -- ce fut une grande expérience de travailler avec autant de pros sur des histoires si différentes, et mon partenaire Anthony SUMNER, qui a dirigé le segment By Her Hand, She Draws You Down, n'est pas le dernier venu en matière de talent. J'ai presque fini le montage de Down the Drain, l'histoire d'un enseignant solitaire (Jerry MURDOCK) qui se trouve un "ami" vivant dans une bouche d'égout voisine. C'est une charmante petite histoire de monstre, très différente des autres histoires de l'anthologie. Le film a encore besoin de quelques retouches de montage, de musique et de mixage sonore, et devrait être prêt pour le printemps 2010 ! Je crois que c'est un vrai retour aux vieux films à sketches de la fin des années 60 et du début des années 70 -- très fignolé, joliment produit et merveilleusement joué par plusieurs stars du cinéma indépendant comme Debbie ROCHON, Jerry MURDOCK, Raine BROWN, Katherine O'SULLIVAN, Don MONEY, Terry WEST, Zoë DAELMAN CHLANDA, moi-même et quelques brillants nouveaux venus.

Entre tes travaux de réalisateur, de scénariste, d'acteur, de producteur, tu n'as guère le temps de t'ennuyer. Comment se déroule une journée-type pour Alan ROWE KELLY ?

Travail, Travail, Travail... (rires) C'est ce que je fais et ferai jusqu'à ce que j'expire ! J'aime tellement ce métier. Mais ce que je hais après toutes ces années est d'être si sacrément fauché... (rires)


Tu sembles très attaché au New Jersey. Tu as d'ailleurs écrit un livre sur ta ville natale, avec ta mère. Dans quelle mesure le New Jersey inspire-t-il ton travail ?

J'ai habité New York pendant de nombreuses, nombreuses années, mais c'est tout bonnement trop onéreux d'y vivre tout en étant le cinéaste que je souhaite être. Alors, j'ai franchi deux miles à travers la Hudson River pour gagner le New Jersey. J'aime y tourner pour plusieurs raisons. La première : c'est simplement beaucoup plus économique pour mes budgets, et très abordable sur le plan des autorisations, des assurances, et de la liberté de filmer tranquille. Secundo : le New Jersey possède tous les éléments nécessaires à des décors parfaits, sur un périmètre couvrable en deux heures de voiture : paysages ruraux, urbains, ou de banlieue. Grandes cités, petites villes, champs, fermes, lacs, l'Océan et son long littoral de plus de 400 kilomètres, montagnes, plaines, marais, et même vieilles villes et villages abandonnés.
De plus, c'est un vieil état très curieux, avec plus de légendes et de folklore que dans n'importe quel autre état de ma connaissance -- dans certains endroits, on peut littéralement respirer cela... du moins, moi, je le peux. Ma famille descend des Indiens Lénapes, qui ont vécu là durant des centaines d'années. J'ai une profonde affinité avec cette terre, parce que mes racines y sont profondément ancrées -- un sentiment de déjà vu, si tu veux.
Mais je n'y suis pas pour autant englué, et je suis prêt à me déplacer dans n'importe quel endroit pour tourner un film -- n'importe quel état, pays ou planète ! (rires) Je suis prêt à partir ! Et pour l'heure, je ne peux rien envisager de mieux que de tourner dans la campagne française, un film "à la" Haute Tension ou And Soon the Darkness !

Pour finir : si la vie d'Alan ROWE KELLY devait être adaptée à l'écran un jour, et si on te demandait quel acteur tu souhaiterais pour jouer ton personnage, et quel metteur en scène pour diriger le biopic, qui suggèrerais-tu ?

Je ne peux pas imaginer que ça se produise ! (rires) Je crois que j'ai encore beaucoup de choses à vivre et de scandales à accumuler avant qu'on puisse écrire mon histoire. Et puis, il me faut encore réaliser quelques très bons films d'horreur, avec l'espoir que l'un d'eux restera dans les annales du genre et sera considéré comme un classique, des années après. Je crois que c'est ce que nous souhaitons tous, cinéastes : faire une grande œuvre dont on se souviendra longtemps après notre disparition.

Joalan Rowford
(photo : Robert NORMAN)


Le Site Officiel d'Alan : ici

Thank you infinitely, dear Alan, for your cooperation, your friendship and... your great work ! Good continuation !


mercredi 12 août 2009

THE BLOOD SHED (Alan Rowe Kelly - 2006)

Second d'une série de trois posts consacrés au cinéaste et comédien Alan ROWE KELLY. Le premier peut être lu ici. Biographie et interview suivront en octobre.



FICHE TECHNIQUE :

Réal. & Scén. : Alan ROWE KELLY - Photo : Bart MASTRONARDI - Musique : Tom BURNS - Décors : Sandra SCHALLER - Prod. : Brian JUDE et Rachel GORDON
Avec : Alan ROWE KELLY, Terry WEST, Joshua NELSON, Mike LANE, Susan ADRIENSEN, Jerry MURDOCK, Zoe DEALMAN CHLANDA, Katherine O'SULLIVAN

L'AVIS DE BBJANE :
La jaquette du DVD annonce honnêtement la couleur : « Rien d’autre que l’habituelle famille de péquenauds cannibales consanguins ». Nous autres, cinéphiles sanguinolâtres, connaissons la chanson sur le bout des croches depuis Massacre à la tronçonneuse (Tobe HOOPER, 1974) et sa flopée de dérivés plus ou moins officiels : une tribu de tarés congénitaux, ayant un goût immodéré pour la chair de touristes, exerce ses méfaits dans un recoin paumé de l’Amérique profonde.
Pour son deuxième film, Alan ROWE KELLY tourne résolument le dos à l’esthétique classieuse et gothique qui caractérisait I’ll Bury you tomorrow (2002), et s’immerge dans la bouffonnerie gore décomplexée, le pur délire horrifique à la H.G. LEWIS ou Tobe HOOPER. Mais au-delà des références (nombreuses) à ses prédécesseurs, The Blood Shed se distingue par le jusqu’au-boutisme propre à son auteur, et par l’évidente sympathie qu’il éprouve pour son clan de barjots, aussi répugnant soit-il.
Le grand intérêt des bandes de ce genre, en plus de leurs sanglantes péripéties, réside dans la galerie de trognes qu’ils alignent. Plus affreux seront les jojos, plus jouissif sera le film. Sur ce point, The Blood Shed nous gâte tout particulièrement. La famille Bullion compte un père abruti et incestueux, deux filles gravement en retard sur leur âge, deux garçons non moins demeurés, une grand-mère canonique impotente et baveuse, mais conservant un solide coup de dents. La principale occupation de ces torves viceloques est d’occire les infortunés citadins ayant l’impudence de coloniser leur cambrousse.



En digne émule de John WATERS, Alan ROWE KELLY n’hésite pas à en rajouter dans les idiosyncrasies crapoteuses de ses personnages, à rebrousser les poils de ses pinceaux pour mieux fignoler leurs portraits. Il s’octroie le rôle de Beefteena, la fille aînée, quadragénaire obèse se comportant comme une môme de six ans, et accoutrée à l’avenant. Son joujou favori est un cadavre d’écureuil qu’elle traîne partout derrière elle sur une planche à roulettes, et l’un de ses plus grands plaisirs, partagé par toute la famille, est de se trémousser sur les accords sirupeux du générique de Little Lulu, cartoon gentillet des années 40. Quand on la contrarie, Beefteena pousse des grognements de goret, découvre ses dents déchaussées, et vibre de fureur sous sa robe en mousseline. Les fantasticophiles distingueront peut-être en elle une parenté physique et dingologique avec la Fanny du American Gothic de John HOUGH (1987) ; Alan ROWE KELLY reconnaît volontiers avoir été marqué par ce petit classique du fantastique des eighties, et par le mémorable personnage de fillette prolongée incarné par Janet WRIGHT. Notons que pour emplir les éléphantesques tenues de son héroïne, le comédien-cinéaste n’hésita pas à prendre une vingtaine de kilos, dont il eut, de son propre aveu, quelque peine à se débarrasser par la suite.


Beefteena (Alan ROWE KELLY)

Beefteena et sa soeur Sno Cakes
(Alan ROWE KELLY et Susan ADRIENSEN)

A l’exception d’une longue scène de repas directement reprise à Massacre à la tronçonneuse, les références cinéphiliques émaillant The Blood Shed restent plutôt discrètes, et sont suffisamment bien intégrées à l’intrigue pour ne pas nuire à son homogénéité. Citons le bric-à-brac macabre formant la décoration de la maison des Billion (Massacre à la tronçonneuse encore), les guirlandes lumineuses et multicolores tendues dans toutes les pièces (Massacre à la tronconneuse 2, cette fois, dont The Blood Shed est beaucoup plus proche que de l’original, par son outrance, sa tonalité résolument parodique, et certains aspects Camp), les flamants roses en plastique plantés devant la maison (Pink Flamingos de John Waters, 1972), les victimes encagées (Midnight de John RUSSO, 1982).


Photo de tournage (de gauche à doite : A.R. KELLY, Terry WEST, Kane MANERA, Joshua NELSON, Susan ADRIENSEN, et Zoe DAELMAN CHLANDA, de dos)

Les autres membres de la famille sont Sno Cakes (Susan ADRIENSEN), la fille cadette, écervelée en mal d’orthophoniste, à peine moins régressive que sa sœur mais encore plus perverse ; Hubcap (Mike LANE), un demeuré complet, sorte de Droopy psychopathe qui ne sort de son aboulie que pour trucider ses semblables, et Butternut (Joshua NELSON), l’élément le plus ingérable de la famille, collectionneur de viscères en bocaux. Tout aussi cintré que sa progéniture, Papa Elvis (Terry WEST) n’hésite pas à jouer de la carabine pour se faire obéir, ni à estourbir les récalcitrants à coup d’os de bœuf.
L’essentiel du casting de I’ll Bury you Tomorrow est de nouveau mis à contribution dans The Blood Shed. Jerry MURDOCK, qui tenait les rôles du shérif et de son frère névropathe dans le film précédent, retrouve ici un emploi de flic, cette fois complètement ringard, qui finira victime d’une double émasculation – à la tenaille puis au couteau électrique (!) –, après avoir épousé Beefteena lors d’une cérémonie improvisée par la famille. Zoe DAELMAN CHLANDA et Katherine O’SULLIVAN apparaissent dans l’une des séquences les plus savoureusement iconoclastes du film : elles sont respectivement la directrice et la secrétaire d’une agence de casting organisant un concours de top models auquel Beefteena prétend participer. La séance de photographie qui s’ensuit parodie rageusement le glamour faisandé et les rêves de gloire des apprenties mannequins : Beefteena multiplie les poses ridicules et les mines engageantes devant l’objectif, jusqu’à ce que l’hilarité du photographe et de la directrice la fasse s’aviser qu’elle est la dindonne d’une méchante farce. On comprend ce que la scène recèle de vécu si l’on songe qu’Alan ROWE KELLY, en plus de cinéaste, est aussi maquilleur pour des magazines de mode réputés comme « Vogue » et « Bazaar », et pour diverses chaînes de télévision. De même son incarnation de Beefteena, dont la laideur n’a d’égale que la vulgarité, témoigne-t-elle d’un joli sens de l’autodérision de la part de cet « homme fatale » (pour reprendre le titre qui lui fut attribué par le site internet Door Q), dont la féminité, le glamour et la sophistication sont l’image de marque à la ville.


Beefteena, top model (Alan ROWE KELLY)...
... et ses pygmalions (Kane MANERA, Zoe DAELMAN CHLANDA)

Si les Billion, malgré les atrocités auxquelles ils se livrent, ne sont jamais antipathiques, c’est que leur cruauté et leur anticonformisme sont ceux de l’enfance, comme le souligne la scène d’ouverture du film, où un petit garçon écrase une grenouille sous une pierre avant de se chamailler avec Beefteena, à qui il dérobe son précieux cadavre d’écureuil. Le gamin sera déchiré en deux par Hubcap et Butternut, inconscients de leur force et ne cherchant qu’à le malmener pour le punir d’avoir chagriné leur sœur. Leurs crimes contre les adultes sont beaucoup plus concertés, mais n’en restent pas moins vécus comme des jeux, dont la violence est une forme de riposte à l’intrusion de leur territoire (les voisins venus de « la grande ville », le journaliste enquêtant sur les disparitions) ou à l’imposition d’une grotesque discipline (le shérif petzouille jouant à l’inspecteur Harry).
Et s’il fallait douter que le cœur du cinéaste penche pour ses monstres, la fin de The Blood Shed nous en donne confirmation : tous les membres de la famille se tirent vivants de leurs aventures – ils n’ont d’ailleurs été mis en difficulté à aucun moment ! –, et le film s’achève sur le meurtre d’une victime fugitive.
Une « happy end » selon Alan ROWE KELLY, pour une bande d’une immoralité joyeuse et revigorante.


Katherine O'SULLIVAN met les bouts


vendredi 26 juin 2009

I'LL BURY YOU TOMORROW (Alan Rowe Kelly, 2002)


Depuis la réalisation de son premier film,
I’ll Bury you Tomorrow, Alan ROWE KELLY est devenu l’une des personnalités incontournables du cinéma d’horreur américain indépendant. Dans un milieu où l’amateurisme, la redite, et l’indigence imaginative autant que financière sont monnaie courante, notre homme se distingue par son professionnalisme, l’originalité de son univers, le soin accordé à chaque aspect de ses productions, et un esprit particulièrement inventif. Scénariste, réalisateur, producteur de ses films, il y apparaît également en tant qu’acteur – uniquement dans des rôles féminins, ainsi que dans les films de ses confrères, qui n’hésitent pas à mettre à contribution (et souvent à mal) son glamour dévastateur. Avec la création de sa maison de production, SouthPaw Pictures, Alan espère participer à l’éclosion de nouveaux talents, à la façon de son modèle Roger Corman. Une ambition aussi louable que légitime au vu de la qualité et du sérieux de son travail, étayé par une passion sincère pour le cinéma d’épouvante et une exigence artistique assez rare. Si son œuvre est incontestablement queer et Camp, Alan insiste pour être considéré, non pas comme un cinéaste gay, mais comme un réalisateur de films d’horreur. Il est néanmoins évident que l’un ne va pas sans l’autre chez lui, tant son approche du fantastique est imprégnée d’une sensibilité homosexuelle – au point d’en faire, aux yeux de beaucoup, le représentant le plus stimulant de la « gay horror » actuelle. Ce post est le premier d’une série de trois que je lui consacrerai dans les semaines à venir, et qui s’achèvera par un portrait complet et une interview de cet étonnant créateur.




FICHE TECHNIQUE :

Réal : Alan ROWE KELLY - Scén : Alan ROWE KELLY - Musique : Tom BURNS - Photo : Gary MALICK, Tom CADAWAS - Montage : Harry DOUGLAS, Jack MALICK - Décors : Sandra SCHALLER
Avec : Zoë DAELMAN CHLANDA, Jerry MURDOCK, Katherine O'SULLIVAN, Bill CORY, Alan ROWE KELLY

RESUME :

Nettie (Katherine O’SULLIVAN) et Percival Beech (Bill CORY) dirigent une entreprise de pompes funèbres à Port-Oram, dans le New Jersey. Ayant besoin d’une nouvelle assistante, ils engagent Dolores Finley (Zoë DELMAN CHLANDA), une jeune inconnue fraîchement débarquée en ville, nantie d’une lourde valise au mystérieux contenu. Son arrivée ne fait pas l’affaire des deux employés de la Maison Beech, la thanatopractrice Corey Nicols (Alan ROWE KELLY) et son amant Jake (Jerry MURDOCH), qui craignent qu’elle ne contrarie le fructueux trafic d’organes auquel ils se livrent à l’insu de leurs patrons. Mais Dolores leur causera bien d’autres soucis : nécrophile, la jeune femme s’éprend de l’un des cadavres qu’elle doit embaumer, et se livre à d’étranges rituels érotiques avec les locataires de sa malle : deux corps putréfiés. De plus, Nettie Beech croit reconnaître en elle la réincarnation de sa fille, Sharon, et n’est pas disposée à renoncer à ses illusions. Des heures supplémentaires s’annoncent pour le shérif Geraldi (Jerry MURDOCK), qui aura fort à faire pour endiguer la série de crimes générée par l’affrontement de ces déments.


Dolores Finley (Zoë DAELMAN CHLANDA)

L'AVIS DE BBJANE :

Dès sa première séquence et son générique, I’ll Bury you Tomorrow surprend par la qualité de son montage, le jeu très crédible de ses comédiens, et l'excellence de sa bande originale – trois occurrences peu fréquentes dans le cinéma fantastique indépendant. Certes, le filmage en vidéo est là pour nous rappeler que nous sommes en présence d’une production à micro budget, élaborée dans des conditions artisanales ; il sera néanmoins le seul indice de ce manque de moyens, et se fera rapidement oublier. Alan ROWE KELLY compense les inconvénients propres au support magnétique (manque de texture et de grain, image étale et aseptisée) par un soin rigoureux apporté au cadrage, et une méticuleuse attention à la composition de chaque plan.
D’emblée, le spectateur est assuré qu’il n’est pas confronté à l’une de ces bandes fauchées, bricolées à la va-vite par une poignée de potes hilares et incompétents, qui font les délices des amateurs de nanars. Indice de la ténacité du cinéaste : le film fut tourné en 85 jours, étalés sur trois ans, au mépris de nombreux déboires qui faillirent mettre un terme au projet – le moindre n’étant pas la défection de l’un des acteurs principaux, dont les trois quarts des scènes étaient en boîte, ce qui réduisit à néant trois mois de tournage. Soucieux d’authenticité, KELLY s’initia pendant plusieurs jours au métier de thanatopracteur, allant jusqu’à assister à un embaumement !


Nettie Beech (Katherine O'SULLIVAN)

Techniquement maîtrisé, I’ll Bury you Tomorrow bénéficie en outre d’un scénario complexe et inventif, brassant au moins trois intrigues différentes appelées à se recouper dans une inexorable montée de l’horreur : la première s’intéresse à l’énigmatique Dolores Finley, jeune femme venue de nulle part pour assouvir sa passion nécrophile au sein de l’entreprise de pompes funèbres ; la deuxième décrit la folie de Nettie Beech, fanatique religieuse vivant dans le souvenir de sa défunte fille, et persuadée de l’avoir retrouvée en la personne de Dolores ; le troisième pôle de l’action concerne le trafic de cadavres auquel se livrent la pulpeuse et vipérine Corey Nichols et son fiancé Jake, individu brutal et à moitié demeuré.
Auteur du script, Alan ROWE KELLY dresse une impressionnante galerie de monstres plus ou moins dissimulés. L’affabilité et la beauté de Dolores cachent une névrosée dont les pétages de plomb peuvent être fatals ; victime d’abus sexuels parentaux (son père et sa mère, eux aussi embaumeurs, aimaient à l’attacher sur leur table de travail pour s’adonner à des jeux incesteux), elle ne dissocie plus la sexualité de la mort – ni de la profession de ses géniteurs. Mrs Beech est une dame attentionnée et compatissante, mais dont le sourire se fige parfois de manière inquiétante. Corey est une relookeuse de cadavres particulièrement douée – sauf lorsque sa passion pour le maquillage lui fait oublier le respect dû aux morts (voir la scène hilarante ou Monsieur Beech lui reproche gentiment d’avoir donné à une vieille dame l’apparence d’une catin) ; son intégrité professionnelle n’est cependant qu’une couverture servant à occulter son activité parallèle de trafiquante d’organes. Quant à son partenaire, Jake, il est le seul à apparaître à visage découvert : abruti, bestial, violent, et irrécupérablement cinglé.


Un ravalement de façade...

pratiqué par...

une experte (Alan ROWE KELLY).

Cet univers peuplé de pervers et de tarés valut à Alan ROWE KELLY d’être comparé à John WATERS (qu’il admire) et à son égérie, DIVINE (puisqu’il tient des rôles féminins dans chacun de ses films). C’est néanmoins dans la créativité mise au service du « mauvais goût » que l’élève se rapproche le plus du maître (spécialement dans son deuxième film, The Blood Shed, 2006, qui fera l’objet d’un prochain post). « Il y a un bon « mauvais goût» et un mauvais « mauvais goût », écrit WATERS dans son autobiographie, Provocation. Il est facile de dégoûter quelqu’un ; je pourrais faire un film de quatre-vingt-dix minutes avec des gens qui se font découper en morceaux, mais cela serait du mauvais « mauvais goût », sans style ni originalité. Le bon « mauvais goût » peut être nauséeux mais créatif et doit, en même temps, faire appel à un sens de l’humour particulièrement tordu qui n’est pas spécialement répandu. »
Ce sens de l’humour atypique est l’un des aspects les plus queers et subversifs des films d’Alan ROWE KELLY, et particulièrement de I’ll Bury you Tomorrow, qui, de prime abord, n’a rien d’une comédie (au contraire des films de Waters), et où les touches humoristiques prennent en conséquence une coloration nettement déviante (citons l’échange de civilités entre Monsieur Beech et Dolores avant de vider un cadavre de son sang – « Je vous en prie, ma chère… A vous l’honneur… » – ; ou la même Dolores ayant un coup de foudre, à la morgue, pour la dépouille d’un jeune homme devant qui elle ne peut s’empêcher d’amorcer un striptease ; ou encore le fait que Mrs Beech transfère malencontreusement son affection maternelle sur la seule personne qui ne peut supporter le rappel de l’image parentale.) Cette volonté de réaliser un film fantastique sérieux, saupoudré d'une ironie queer, est l’un des grands atouts de I’ll Bury you Tomorrow, et nous change des fastidieuses pochades qu’affectionne le cinéma d’horreur indépendant.


L'amour des morts

Queer aussi le couple formé par Corey et Jake, dans la mesure où Alan ROWE KELLY y incarne l’élément féminin – on ne sait trop s’il convient de prendre Corey pour une femme ou pour un travesti. Enfin, l’ambiguïté sexuelle est subtilement, mais clairement évoquée avec le personnage de Dolores, qui revêt un masque féminin transparent avant chaque acte érotique ou meurtrier – clin d’oeil aux innombrables tueurs masculins du psycho-killer, commettant leurs forfaits en drag ; sauf qu’ici, il s’agit d’une femme prenant l’apparence d’une femme, ce qui nous amène à penser qu’elle pourrait bien, au naturel, se considérer comme un homme.
L’élément Camp est quant à lui fourni par l’interprétation du cinéaste, irrésistible en maquilleuse imbue de son talent et jalouse de ses prérogatives au sein de « la Maison Beech » – ce qui nous vaut de savoureux échanges de piques entre elle et la nouvelle recrue (« J’ai eu une très mauvaise journée », dit Dolores pour excuser sa triste mine. « On croirait plutôt à une mauvaise année ! » réplique fielleusement Corey.)


Derrière le masque : la femme (Zoë DAELMAN CHLANDA)

L’esthétique gothique très présente dans I’ll Bury you Tomorrow (et qui disparaîtra dans les deux films suivants du cinéaste) est habilement modernisée, et fait fi de la suggestion caractéristique du fantastique pré-Hammer. Le film est gore, très gore – voir la scène où un homme est battu puis étranglé avec les entrailles fraîchement extirpées du ventre de son épouse –, mais ses outrances s’inscrivent dans un cadre délicieusement suranné. La démarche est voisine de celle d’un Lucio FULCI, à qui il est explicitement fait référence lors d’une scène d’enterrement prématuré renvoyant à Frayeurs (La Paura, 1980), film dont on distingue également l’influence dans les beaux plans nocturnes de la ville endormie. De façon générale, I’ll Bury you Tomorrow porte davantage l’empreinte du cinéma fantastique européen (et en particulier italien des années 80 – les scènes d’embaumement n’auraient pas déparé le Blue Holocaust de Joe d’Amato, 1982) que celle du film d’horreur made in USA. C’est sans doute l’une des raisons de l’engouement qu’il suscita auprès des amateurs américains, lassés des sempiternels remakes de suites de slashers.
Je ne saurais conclure cet article sans saluer l’un des points forts du film – et qui fut unanimement encensé par la critique – : son casting. Alan ROWE KELLY aime la direction d’acteurs, et montre d'évidentes dispositions pour cette discipline généralement négligée par ses confrères. Il ne lésine pas sur les séances de répétition, multiplie les prises pour conserver au montage la meilleure prestation de ses comédiens, se montre attentif à leurs suggestions. Dans I’ll Bury you Tomorrow, ce ne sont pas moins de quatre acteurs exceptionnellement talentueux qu’il nous fait découvrir (et qu’il catapulta, du même coup, au rang de nouvelles vedettes du cinéma d’horreur indépendant). Zoë DAELMAN CHLANDA donne une épaisseur insoupçonnée à Dolores, suggérant ses fêlures et jouant habilement du contraste entre son aspect fragile et réservé, et la violence de sa folie criminelle. Katherine O’SULLIVAN livre une composition retenue et intense, et fait de Nettie Beech un être égaré, un peu somnambulique, uniquement guidé par son idée fixe : retrouver sa fille disparue. Jerry MURDOCK est proprement hallucinant dans le double rôle du sympathique shérif viril et séducteur, et de son frère Jake, junkie psychopathe et débraillé, prêt à trucider tout ce qui bouge. Il est pratiquement impossible pour le spectateur de reconnaître l’acteur d’un rôle à l’autre avant d’avoir lu le générique de fin (MURDOCK, qui tenait le rôle du shérif depuis le début du tournage, se vit confier celui de Jake trois mois plus tard, après la défection de l’acteur initial. Alan ROWE KELLY n’en informa pas les autres comédiens, pour mettre à l’épreuve la crédibilité de MURDOCK dans sa nouvelle prestation. Aucun de ses partenaires ne s’aperçut de la supercherie avant la fin de la journée.) Enfin, Alan ROWE KELLY lui-même, loin du numéro de drag-queen attendu, maintient un équilibre miraculeux entre le Camp et la représentation réaliste d’une féminité sans équivoque – il est difficile, sauf d’en être prévenu, de s’aviser que le rôle de Corey n’est pas tenu par une actrice.


Les deux visages de Jerry MURDOCK : le Shérif Mitch Geraldi...

et son frère Jake.

I’ll Bury you Tomorrow, conçu comme un coup d’essai, se révéla un coup de maître et fit de son auteur l’un des cinéastes indépendants les plus en vue du moment – et, partant, le plus attendu au tournant. Non seulement confirma-t-il tous les espoirs avec The Blood Shed, mais il le fit dans un registre totalement différent, exprimant ainsi son goût de la diversité, soutenu par une évidente capacité de renouvellement.

BONUS :

Le site officiel d'Alan ROWE KELLY
Le MySpace du film
Une interview de Zoë DAELMAN CHLANDA sur le site Severed Cinema
Une interview de Jerry MURDOCK sur le site Severed Cinema


Jerry MURDOCK (g.) et Alan ROWE KELLY (d.)