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jeudi 16 décembre 2010

JEAN, AU FILM DE LA PLUME


Jean ROLLIN n'est pas mort. La mort est un concept auquel il n'adhéra jamais. Tout au plus, l'on disparaît. L'on disparaît pour s'immerger enfin dans notre imaginaire, tissé de souvenirs recomposés...
Votre imaginaire est médiocre, trivial, anémié ? Bienvenue en Enfer !... Vous n'avez jamais su rêver, ni n'avez tenté de lutter contre la sclérose du réel ? Le Purgatoire sera votre lot... Vous êtes riche d'un univers onirique et créatif ouvert à tous les impossibles ? Il n'est pas d'autre Paradis ; vous vous l'êtes forgé, pénétrez-y sans crainte...
Telle était sa philosophie, sa conception de l'issue dite "fatale", qui ne l'est qu'aux esprits rabougris, stériles, terre à terre. Aux âmes pleutres. L'homme est la somme de ses fictions, et c'est en elles qu'il s'absorbe, au terme de son parcours terrestre.
"Ce sont les morts qui rêvent des vivants, pas l'inverse." Aujourd'hui plus que jamais, je me sens un rêve de Jean.




Jean ROLLIN a disparu, s'est éclipsé comme le cinéaste Michel Jean, héros inaccessible de son avant-dernier film, La Nuit des horloges. La nouvelle ne m'a pas surpris. Depuis plusieurs semaines, ses amis le savaient hospitalisé, et au plus mal. Depuis une quinzaine d'années, la maladie ne lui laissait guère de répit, sans pour autant altérer sa puissance créatrice, son irrépressible besoin de donner corps, encre et pellicule, à l'univers qu'il portait. Farouche adversaire de l'informatique, il s'offrit un ordinateur portable afin de pouvoir écrire sur son lit d'hôpital, durant ses interminables séances de dialyse. Il dirigea une partie des Deux orphelines vampires depuis une civière, entre deux séjours à l'hosto. Sa santé s'était vaguement améliorée au cours des années 2000, sans jamais retrouver le beau fixe, mais assez pour lui permettre de participer aux hommages qui lui étaient rendus à l'étranger, et, bien tardivement, en France. Assez pour qu'il puisse enrichir sa production littéraire de dizaines de textes, romans et nouvelles, et pour qu'il réalise deux films, sans aide financière notable, sans soutien critique, presque à l'arraché, à la sueur de sa foi...



Cet homme dont l'œuvre a transfiguré (le mot n'est pas trop fort) et nourri mon adolescence, dont l'amitié fut l'une de mes plus grandes fiertés, dont le soutien m'a permis d'accéder au rêve (bien fallacieux) de tout aspirant écrivain : être édité ; cet homme d'une fidélité exigeante à ses passions, ses convictions, et ses amitiés, restera l'un des êtres à la fois les plus singuliers et les plus "évidents" qu'il m'ait été donné de côtoyer.
Je veux lui rendre hommage aujourd'hui, de la façon la plus simple et spontanée possible -- la seule dont je me sente capable à cette heure -- : en notant quelques souvenirs par bribes, en paragraphes épars, sans souci de littérature. Et en observant, pour une fois, l'un des principes qui lui étaient chers et auquel je n'ai jamais su m'astreindre : se fier au premier jet, ne pas trop se relire, ne pas s'autoriser de "repentirs".


Février 1985 : Fan inconditionnel du cinéma de Jean ROLLIN, que j'ai découvert grâce à la vidéo (quelques cassettes poussiéreuses dénichées dans l'arrière-boutique d'un vidéo-club de Somain), je discute de ses films avec le libraire et critique de cinéma Norbert MOUTIER. Ce dernier s'étonne de ma connaissance d'un cinéaste dont on ne parle plus guère dans la presse, sinon pour railler ses travaux. "Je le connais, me dit MOUTIER, nous sommes amis. Je peux vous donner son adresse." Je dois quitter Paris dans la soirée, mais je n'imagine pas de le faire sans avoir essayé de rencontrer cet homme dont les films me hantent depuis deux ans. La tentation est trop forte. Une heure plus tard, je sonne à sa porte, en me disant qu'il est bien incorrect de me pointer sans crier gare, et que je n'aurai pas volé de me faire rabrouer !... La porte s'ouvre, et le maître des lieux apparaît, plus grand que je ne l'imaginais, plus souriant que je n'osais l'espérer.
Comment me suis-je présenté à lui ?... Comme "un admirateur qui passait dans le quartier" ? Je ne m'en souviens plus, mais je n'oublierai jamais, en revanche, l'affabilité de son accueil, sa générosité et son étonnement. "A votre âge ?... Vous connaissez mes films ?... Vous avez entendu parler de moi ?... C'est tellement vieux, tout ça !... Je ne tourne plus désormais... J'écris... Tenez, voilà mon premier livre..." Il m'offre un exemplaire de son premier roman, Une Petite fille magique. Nous discutons une heure durant... de ses films, du fantastique, de littérature. Il pousse la gentillesse jusqu'à s'intéresser à mes "activités", mes "projets", mes "rêves d'avenir"... sans se douter qu'il concrétisera le plus cher d'entre eux neuf ans plus tard, et sans avoir conscience qu'il réalise à l'instant l'un de ceux qui me tenaient le plus à cœur : le rencontrer.
Au cours des trois années suivantes, son œuvre fera l'objet d'une redécouverte passionnée en Angleterre et surtout aux Etats-Unis, où il sera le premier des cinéastes européens du fantastique à obtenir le statut "culte".

La dédicace qui m'a fait réaliser aujourd'hui que notre première rencontre datait de 1985, et non 87

FANZINE : "Je veux vous consacrer tout un numéro de fanzine. Avec filmographie détaillée, analyses de vos films, interviews de vous et de vos collaborateurs." Rien de tel n'avait été fait depuis plusieurs années, et Jean s'intéresse au projet. Il m'ouvre ses archives, me fait lire ses premiers scénarios jamais tournés, celui d'un film inachevé (L'Itinéraire marin, co-dialogué par Marguerite DURAS), et un roman non publié. Il me file les coordonnées de ses acteurs, actrices, techniciens, complices de tous ses films. Durant trois ans, je ne quitte plus son univers. Chacun de mes séjours à Paris donne lieu à une rencontre avec l'un des membres de sa fidèle équipe, tous totalement dévoués aux projets de leur ami Jean, prêts à tout quitter à tout moment pour le rejoindre sur un tournage. Et justement, stimulé par la reconnaissance qui lui vient enfin de l'étranger, il se remet à tourner. Un moyen-métrage, Perdues dans New York. Il me fait découvrir le film sur la moviola, en plein montage aux vieux studios Pathé, en présence de Janette KRONEGGER, sa monteuse, qui jubile en assemblant ces bouts de pellicule insolemment oniriques...
Le fanzine ne verra jamais le jour. Il m'est alors impossible d'écrire sur Jean. Je suis trop habité par son univers, je manque du recul nécessaire, mon enthousiasme me garrotte, j'échoue à trouver les mots justes. Piteux, je lui annonce un jour que j'y renonce pour l'heure, qu'il est sans doute trop tôt. "Vous ne m'en voulez pas ?..." "-- Mais non ! Ce n'est pas grave. Rien n'est jamais perdu. Ça deviendra peut-être un livre un jour..."


VOUS : Il m'a fallu neuf ans pour me décider à lui dire "Tu". Cela s'est produit, je crois bien, lorsqu'il a publié mon premier livre. J'étais pourtant conscient que ce "vous" le gênait... J'ai dû faire un terrible effort. Mais ensuite, dans ma tête, je n'ai jamais cessé de le vouvoyer.

Louise d'HOUR

LOUISE D'HOUR : Je ne puis penser à Jean ROLLIN sans aussitôt songer à "sa famille", son équipe de tournage, ses amis, les "Rolliniens". Parmi eux, Louise d'HOUR reste à mes yeux la plus emblématique.
Je veux la rencontrer, je la cherche à Paris, Jean n'a plus son adresse. Durant des mois, j'enquête en vain. Et un jour, Jean me téléphone : "J'ai l'adresse de Louise ! Tu sais quoi ? Elle vit près de chez toi !..." A Douai, où je me rends chaque semaine, à douze kilomètres de la ville où j'habite. Je la contacte sans retard, mais j'apprends par sa mère que Louise est... à Paris, où elle a conservé un studio à Montparnasse. C'est là que nous nous rencontrons une première fois, avant que Douai ne devienne notre lieu de rendez-vous familier. Louise d'HOUR est, dans la vie comme à l'écran, un personnage de Jean ROLLIN. Elle a connu une existence démentielle, fut l'une des grandes figures de Montparnasse dans les années 80. Un peu vampire, un peu sorcière, beaucoup médium, mais moins magicienne que magique. Le Fantastique est son quotidien. Sa vie est tout entière constituée de ces "intersignes" chers à Villiers de L'Isle-Adam.
Nous pénétrons dans la boutique d'un antiquaire douaisien ; la porte est reliée à un piano mécanique qui se met à jouer dès que quelqu'un entre. Je suis sidéré : dans Les Démoniaques de Jean ROLLIN, le personnage interprété par Louise meurt en s'effondrant sur le clavier de son piano, qui achève seul la mélodie qu'elle jouait. Chacune de nos rencontres est marquée par l'une de ces coïncidences rolliniennes. "C'est toujours comme ça, avec moi, me dit-elle. Que veux-tu, faut s'y faire..."


PÈRE LACHAISE : 1999 ou 2000, un jour d'automne : Voilà plusieurs mois, peut-être plus d'un an, que je n'ai pas pris de nouvelles de Jean. J'ai relu les premiers romans du cycle des Orphelines vampires avant de venir à Paris, il me manque, j'aimerais aller le saluer, mais je sais qu'il traverse une période difficile, que sa santé est à nouveau déclinante. Je me rends au cimetière du Père Lachaise, l'un de ses lieux favoris de la capitale, histoire de respirer quelques effluves rolliniennes. Dans une allée écartée, sur les sommets du cimetière, je distingue une silhouette qui me semble familière. Je m'approche et reconnais mon Jean, en arrêt devant un mausolée en ruine. "Tiens ! Tu es là ?... Eh bien ça, par exemple !...", me dit-il en souriant. Je prononce quelques mots sur le hasard qui fait rudement bien les choses, même dans les cimetières. "Surtout dans les cimetières ! me dit-il. Tu vois, ce mausolée, c'était la résidence d'un de mes amis, un type complètement excentrique et à demi clodo, que j'ai fait jouer dans mon premier film, Le Viol du vampire. Il vivait là, dans le caveau, avec un petit réchaud et des chats. Je pensais à lui hier, et j'ai voulu revoir sa maison." Nous cheminons vers les allées principales, et je lui rappelle cette phrase qui m'a toujours ravi, extraite du Frisson des Vampires, concernant les cimetières : "C'est ici que ceux que l'on croit morts pratiquent le culte de la vie ; c'est ici que ceux que l'on croit vivants pratiquent le culte de la mort." Il me regarde en biais et fronce les sourcils : "Tu te trompes ; la vraie phrase est : "C'est ici que ceux qui SE CROIENT vivants pratiquent le culte de la mort." Je l'assure du contraire -- j'ai vu le film 30 fois, j'en connais les dialogues par cœur. Deux jours plus tard, il me téléphone : "J'ai revu le film, et tu avais raison. Mais maintenant, je préfère ma nouvelle version. Si tu dois citer cette phrase, emploie plutôt celle-là que l'originale." Je lui ai obéi dans le livre que je lui ai consacré, où la phrase apparaît. J'informe aujourd'hui les puristes qu'il ne s'agit pas d'une erreur, mais d'une révision...


PETITES FILLES ET PETITS GARÇONS : Jean ROLLIN n'aimait guère les petits garçons. Il ne jurait que par les petites filles. L'un de ses reproches favoris au sujet du dernier de mes romans qu'il publia, était que ses héros étaient deux garçonnets, et non pas deux gamines. "Tu devrais le réécrire en changeant leur sexe. Ce serait bien plus touchant avec des fillettes ! Tel quel, ça n'émeut pas... Pourquoi donc préfères-tu les amitiés entre garçons ?"
Je doute qu'il ait jamais rien su de mon homosexualité. Du moins n'en avons-nous jamais parlé. Il était trop fervent du lesbianisme...


JEAN ROLLIN, CINEASTE ECRIVAIN : La rédaction de ce livre m'apporta l'un de mes plus grands plaisirs d'écriture. Durant six mois, Jean et moi eûmes des échanges plus fréquents que jamais auparavant. Il m'avait demandé de l'écrire pour "qu'au moins, il existe un travail de fond sur mes films en France, que je puisse lire avant ma mort." Pour la première fois, il s'étendit longuement, durant toute cette période, sur sa vie personnelle, son passé, ses souvenirs. Il me parla de Georges BATAILLE, l'amant de sa mère, qui s'occupa beaucoup de lui lorsqu'il était enfant ; de Maurice BLANCHOT, de Jacques PREVERT, qu'il côtoyait régulièrement dans sa jeunesse. Toute ces informations n'entraient pas dans le cadre du livre, qui est une analyse de son œuvre, non une biographie (il écrivit lui-même ses mémoires en 2008, sous le titre "Moteur, coupez ! Mémoires d'un cinéaste singulier", aux édition é-dite) Peu avant que le manuscrit parte chez l'imprimeur, Jean me téléphona : "Je crois bien qu'il manque un chapitre. Tu n'as rien écrit sur le surréalisme ! Quand même ! Il faut ajouter quelque chose là-dessus ! On ne peut pas ignorer ça !..." Le surréalisme, à vrai dire, n'a jamais été mon dada, tel que théorisé, cadastré, dictatorisé par Breton. "Tu sais, Jean, si tu relis attentivement le manuscrit, tu verras qu'il n'est question que de ça. De ton surréalisme à toi, qui est autrement plus stimulant et riche de perspectives que celui des surréalistes attitrés..." Je crus l'entendre se gratter le crâne. "Oui, peut-être qu'on peut voir ça comme ça... Mais quand même ! Magritte ! Ernst ! Tous les peintres ! Dali ! Et Bunuel ! Ce sont mes influences ! Il faut toujours citer ses inspirateurs... Je vais t'écrire à ce sujet-là..."
Il m'écrivit. Longuement. Et je bénis mon oubli (ou ma réticence) qui me valut cette lettre de sa main -- qui, si je m'en étais inspiré point par point, aurait doublé le volume de l'ouvrage !

Vous pouvez commander ce livre en m'écrivant à :
bbjane@neuf.fr

DEUX ROSES BLANCHES : 1996, dans les bureaux de l'éditeur Florent Massot. Nous sommes quelques auteurs publiés par Jean ROLLIN qui attendons sa venue avant de nous rendre au Salon du Livre de Paris. Nous avons appris il y a quelques mois qu'il est atteint d'une grave maladie, et nous nous demandons dans quel état il nous apparaîtra. Il arrive, escorté par sa collaboratrice. Le moins que l'on puisse dire est qu'il n'a pas bonne mine. Je ne sais pourquoi, nous en venons à parler d'une célèbre photographie montrant deux enfants juifs, frère et sœur je crois, pendus par les nazis et entourés de leurs bourreaux hilares. L'histoire de ces enfants l'obsède. Il dit vouloir écrire une nouvelle à leur sujet, inventer leur histoire, se raconter leur vie et, bien sûr, leurs aventures posthumes et fantomatiques. "Il paraît, nous dit-il, qu'il existe une tombe où ces enfants ne reposent pas, mais que l'on peut fleurir de roses blanches." La conversation dévia, je ne sais comment, sur cette tradition de fleurir les tombes. "Quand je mourrai, dit Jean, ne m'en apportez pas... Ou alors, si... Deux roses blanches, comme pour ces enfants-là... Rien que deux roses blanches..."
Cher Jean, elles seront là...


DERNIÈRE RENCONTRE : Je viens lui apporter la reproduction d'une vieille affiche du théâtre du Grand Guignol, qui servira d'accessoire décoratif dans son prochain film, Le Masque de la Méduse. Nous discutons du tournage autour d'un verre de genièvre, qui lui est interdit mais dont il raffole, et dont, en conséquence, il ne se prive pas. "Ça me fatigue, mais je suis heureux de tourner. On a des maquilleurs qui se débrouillent pas mal avec des bouts de ficelle. Le titre est un hommage à mon ami Alain PETIT et au fanzine qu'il écrivait dans les années 70... Et toi, tu écris en ce moment ? Tu travailles sur quoi ?..." Je lui parle de mon étude sur le cinéma Camp qui m'occupe depuis deux ans ; il ne connait ni le terme ni le concept et me demande de les lui expliquer. "C'est excellent ! Tu crois que mes films sont Camp ?..." Je lui réponds qu'ils peuvent entrer dans la catégorie, par certains aspects mineurs, mais qu'ils en sont globalement éloignés -- à l'exception du Frisson des vampires. "J'aime bien ce film, dit-il. Je trouve qu'il vieillit pas trop mal, et puis Robiolles et Delahaye en font tellement des tonnes !" C'est justement par le jeu de ces deux acteurs que, selon moi, le film s'apparente au Camp. Il me demande ensuite si j'écris un roman, parce que "la fiction, ça c'est important !" Je lui parle d'un livre en mal d'éditeur, dont l'héroïne est son actrice fétiche, Louise d'Hour. "C'est bien ; ça va lui faire plaisir, à Louise... Tu devrais aller la voir, quelquefois..." Après trois heures d'une conversation qui me semble avoir duré trois minutes, il me raccompagne à la porte, en maudissant sa démarche pesante et douloureuse. "Ça fait combien de temps qu'on se connaît, dis-moi ?" "-- Je suis venu ici pour la première fois en 87. Ça fait donc 23 ans..." (Je rajeunissais notre amitié de deux ans, je m'en aperçois aujourd'hui...) "-- Tant que ça !... Tu devais être bien jeune à l'époque ! Et moi, je marchais mieux que ça !..." Nous nous embrassons, il m'accompagne jusqu'à l'ascenseur, et au moment où les portes coulissantes sont sur le point de se refermer, il me fait un petit salut de la main. "A bientôt !", lui dis-je.
Lui, dans un petit rire : "Oui, mais ne tarde pas !..."

vendredi 4 décembre 2009

PAUL NASCHY (1934-2009)


Comédien, scénariste, réalisateur espagnol spécialisé dans le fantastique, Paul NASCHY (de son vrai nom Jacinto MOLINA), est décédé d'un cancer le 30 novembre 2009.
N'ayez crainte, les médias de vous en rabattront pas les oreilles. Et pourtant, Naschy est un mythe. La dernière « horror star » du cinéma d'épouvante, ayant interprété tous les grands rôles du répertoire : le loup-garou d'abord (en tant que scénariste et acteur, il créa le personnage de Waldemar Daninsky, lycanthrope « à l'ancienne », héritier direct du Larry Talbot interprété par Lon CHANEY Jr. dans les films Universal des années 40), Dracula, Dr Jekyll et Mister Hyde, la Momie, la créature de Frankenstein, Jack l'Eventreur, les docteurs Fu Manchu et Petiot, le serial killer Juan Andrés Aldije (dans El Huerto del Frances, qu'il réalisa en 1977), sans parler d'autres personnages directement issus de sa plume, comme Alaric de Marnac (un avatar de Gilles de Rais), ou Gotho, le Bossu de la Morgue (qui lui valut le prix d'interprétation masculine au Festival International de Paris du Film Fantastique et de S.F., en 1973).

La Furia Del Hombre Lobo (José Maria ZABALZA, 1970)

D'aucuns diront que j'exagère en présentant Naschy comme la dernière grande star de l'épouvante, puisque Christopher Lee est toujours parmi nous. Soit. Le problème avec Lee, c'est qu'il fut un peu trop porté à cracher dans la soupe. Le fantastique était pour lui essentiellement alimentaire (quand bien même il s'intéressa un temps à l'occultisme), et somme toute indigne du grand comédien qu'il rêvait d'être – et fut souvent. Bref, il me semble que Lee s'est désolidarisé du genre il y a longtemps, et ce ne sont pas ses prestations récentes dans les guignolades boursouflées de Lucas et Jackson qui changeront quoi que ce soit à la donne. Tandis que Naschy était un amoureux du fantastique, un pur, un éperdu. Durant les années 70, il fut le seul en Espagne – et l'un des rares en Europe, avec les artisans de la Hammer Films – à pratiquer une approche gothique du cinéma d'épouvante, tout d'abord en tant qu'interprète, puis, lorsque le classicisme fut passé de mode, en passant à la mise en scène par amour du genre, pour défendre des conceptions qui n'intéressaient plus grand-monde. Ce qui le différencie de la plupart des autres cinéastes et comédiens de l'"écran fantastique", c'est la sincérité de sa démarche, uniquement guidée par la passion, et faisant fi de tout mercantilisme – ce qui ne fut pas toujours le cas de la Hammer.

El Espanto surge de la Tomba (Carlos AURED, 1972)

Tout cela, répétons-le, dans l'Espagne des années 70, ce qui lui attira les foudres de la censure franquiste, évidemment hostile à un genre peu conforme à l'orthodoxie du régime (« Des loups-garous et des vampires ? Dans notre chère Espagne catholique et chrétienne ?... Vous plaisantez, mon brave !... ») Le seul moyen pour Paulo d'obtenir l'aval des autorités culturelles fut de « délocaliser » régulièrement l'action de ses scénarios dans d'autres pays d'Europe (ce qui nous valut quelques œuvres croquignolettes, comme une Furie des Vampires (La Noche de Walpurgis, Leon KLIMOVSKY, 1970) se déroulant dans un Nord de la France planté de magnifiques palmiers !)
Lorsque le Caudillo cassa sa noble pipe, ce fut encore pire pour Paulo. Les nouvelles instances ne finançaient plus que des films engagés et gauchisants, et le fantastique, cette distraction bourgeoise tout juste bonne à satisfaire les déviances de quelques attardés psychotiques, se retrouva banni encore plus farouchement qu'au bon vieux temps du père Franco. Autre époque, autres diktats – même opprobre pour un artiste farouchement attaché à sa passion pour l'étrange et son patrimoine. La politique peut bien changer ; la censure, elle, est immuable.

Le Bossu de la Morgue (Javier AGUIRRE, 1972)

Pour ce qui est de l'homosexualité dans l'œuvre de notre homme, désolée mes chéries, mais à moins d'extrapoler gravement, je n'en vois nulle trace. Paulo était solidement hétéro, bien loin des thématiques qui nous occupent à Fears for Queers, et si le lesbianisme apparaît parfois dans ses films, c'est dans l'optique bandulatoire chère aux fanatiques du beau sexe, qui n'aiment rien tant que d'en voir deux représentantes se gougnotter pour la beauté du geste. Seule exception, El Transexual (José Jara, 1977), sur le cas de Lorena Capelli, un travesti qui mourut des suites de son opération de changement de sexe. Le film étant introuvable à ma connaissance, je ne m'attarderai pas sur son cas.

El Retorno del Hombre Lobo (Jacinto MOLINA/NASCHY, 1981)

S'il fallait désigner mes titres préférés dans sa copieuse filmographie (et on me signale qu'il le faut), je citerais donc : El Caminante (Jacinto Molina/NASCHY, 1979), aventures picaresques d'un diable vagabond dans l'Espagne médiévale, Inquisicion (Jacinto MOLINA/NASCHY, 1976), qui, comme son titre l'indique, s'intéresse moins à l'élevage des cervidés en milieu aquatique qu'aux crapuleuses exactions des chasseurs de Carabosses, El Aullido del Diablo (Jacinto MOLINA/NASCHY, 1988), fabuleux hommage à la Universal, dans lequel Naschy joue les frégolis de cauchemar en incarnant tous les grands monstres du répertoire (le film lui valut d'être accusé de plagiat par le critique Salvador SAINZ qui se disait auteur du scénario, et plomba sa carrière durant les années 90), et le sublimement émouvant Rojo Sangre (Christian MOLINA, 2004), son testament artistique, dans lequel il joue plus ou moins son propre rôle, celui d'un vieil acteur méprisé par la génération montante, et qui décime sauvagement les responsables de sa mouise. Cette méditation campy et vénère sur le déclin d'un genre et de ses artisans permit à Naschy de tirer une magistrale révérence. Il y livre, sans aucun doute, la plus belle prestation de sa carrière.

Rojo Sangre (Christian MOLINA, 2004)

mardi 1 décembre 2009

R.I.P.

J'apprends aujourd'hui le décès de Paul NASCHY (Jacinto MOLINA), réalisateur, scénariste, comédien espagnol, qui défendit durant des décennies le cinéma que nous aimons, sous la censure franquiste comme sous l'impérialisme des marchands de soupe.


Je ne suis pas partisan des posts "R.I.P.", mais celui-ci s'impose, en attendant de rendre à ce grand monsieur l'hommage qui lui est dû...

mercredi 4 mars 2009

R.I.P.

Figure familière du cinéma fantastique anglais des années 70, successeur annoncé (avec tambours et trompettes) de Vincent PRICE et de Christopher LEE au titre de "Roi de l'Epouvante", interprète mémorable du Count Yorga, Vampire (Bob KELLJAN, 1970), Robert QUARRY s'est éteint le 21 février dernier, à l'âge de 83 ans.
Il eut la malchance d'obtenir ses galons de vedette du fantastique gothique à une époque où le genre amorçait sa déconfiture. Trop "vieille école" pour adapter son jeu (solide, mais quelque peu figé) à la mouvance moderne, trop méprisant envers la "vieille garde" (j'ai évoqué ses différends avec Vincent PRICE dans mon post sur Madhouse) pour se plier aux règles des aînés, il n'a sans doute pas connu la carrière qu'il méritait -- mais ne fut probablement pas innocent dans ce semi-échec professionnel.
Reste le fameux Comte Yorga, son grand titre de gloire -- hélas méconnu en France. Et quelques "guest-starisations" tardives chez son admirateur Fred OLEN RAY.


Count Yorga, Vampire


Face à Vincent PRICE, l'homme qu'il aima haïr, dans Madhouse (1974)

J'ai appris son décès sur le blog du MySpace de Tim SULLIVAN (excellent cinéaste et ardent défenseur du fantastique queer), que je vous invite à visiter. Tim fut l'un des grand amis de QUARRY sur la fin de sa vie, et lui rend un hommage exemplaire sur le site Icons of fright (avec, en prime, une sympathique interview réalisée en 2004).


samedi 3 janvier 2009

R.I.P.

Je commence à en avoir marre d'annoncer le décès de mes idoles...
Après celui d'Eartha KITT, le 25 décembre 2008 (merci à Yagg, l'un des rares sites gays français à lui avoir consacré un article, avec Matooblog), voici que mon ami Yrreiht m'apprend la disparition d'Edmund PURDOM, le 1er janvier, à l'âge de 84 ans.



Vedette du péplum américain dans les années 50 (The Egyptian de Michael CURTIZ - 1954, Le Fils prodigue de Richard THORPE - 1955), il devint ensuite une star du western européen et de l'horreur ritale (il fut le curé chasseur de serial-killer du mémorable Horrible de Joe d'AMATO - 1981, et le redoutable Sadique à la tronçonneuse de Juan PIQUER SIMON - 1983). Une carrière typiquement queer, qui le conduisit des sunlights hollywoodiens aux sombres abysses de la série Z crapoteuse, où il promena avec une dignité constante son élégante silhouette un rien désabusée.
On lira avec intérêt l'article que lui consacra le site Nanarland -- qui est d'ailleurs le premier en France à avoir signalé son décès.
C'est très peu dire que sa disparition me touche, moi qui l'admire depuis nombre d'années...


dimanche 7 décembre 2008

R.I.P.

Un vilain hasard a voulu que je place la reproduction d'une couverture de Famous Monsters of Filmland en tête de mon précédent post, mis en ligne le 5 décembre.
La veille mourait Forrest J. ACKERMAN, créateur du célèbre magazine, à l'âge de 92 ans.
J'apprends la nouvelle ce matin sur l'excellent blog de Steve RING, auquel j'emprunte la photo qui suit.



Je sais que cette disparition touchera tout spécialement certains lecteurs de Fears for queers, qui ont eu la chance de connaître personnellement cet ardent défenseur du cinéma que nous aimons.
Ce week-end, il pleut sur l'Ackermanoir.
Goodbye Forry.


samedi 15 novembre 2008

R.I.P.

Les "grandes dames goules" ont toujours eu la cote auprès des cinéphiles gays, que ce soit en raison du parfum de lesbianisme fréquemment attaché à leurs rôles (Ingrid PITT, Martine BESWICK), ou pour leur aptitude à exprimer les excès, les flamboyances ou les déviances d'une forme paroxystique de la féminité, propre à enchanter les drag-queens et à leur servir de modèle (Bette DAVIS, Joan CRAWFORD). Voilà pourquoi, à "Fears for queers", on aime les divas de l'écran -- à plus forte raison lorsqu'elles s'illustrèrent dans notre "mauvais genre" favori.
C'est une triste nouvelle que m'a communiquée mon ami Jean-Claude MICHEL relativement à l'une d'entre elles, en m'apprenant le décès de l'immense SUZANNA (ou SUZZANNA, selon les génériques), star incontournable du cinéma fantastique indonésien, et figure iconique de la féminité dans tous ses états.


SUZANNA dans La Revanche de Samson (1987)

Critique érudit, inestimable historien du genre que nous aimons, et infatigable défricheur de cinématographies
autres (on lui doit la découverte de nombreux cinéastes et comédiens injustement ignorés en nos contrées), Jean-Claude m'a amicalement autorisée à reproduire ici le texte qu'il a consacré à cette Reine de l'épouvante surréaliste et sanglante, à la suite de son décès.
Je l'en remercie chaleureusement.

DECES DE SUZANNA
par Jean-Claude MICHEL


La belle SUZANNA, la grande-prêtresse du cinéma horrifique et d'aventures indonésien, la Barbara STEELE de Jakarta, nous a quittés le 16 octobre dernier. Celle qui fut la Reine de la Magie Noire, puis la Reine des Serpents, celle des Crocodiles, et aussi la terrifiante Sundel Bolong, est décédée à son domicile des suites d'un diabète, au retour d'un ultime séjour à l'hôpital Harapan de Magelang, Central Java, et deux jours après son soixante-sixième anniversaire. Une mort d'autant plus tragique qu'après une longue absence des écrans, elle venait de faire son come-back dans un nouveau film d'horreur, et avait de nombreux projets pour l'année 2009.



Je sais, c'est triste aussi d'annoncer un décès un mois après, mais si vous comptiez sur la presse française ou la télévision pour en rendre compte, vous pouviez attendre encore un bon moment... Alors que le moindre pet de travers du père HALLYDAY fait la une de France-Soir, vous ne pensez quand même pas qu'on va gâcher du papier à vous annoncer la mort d'une comédienne indonésienne, et puis quoi encore ?...



De son vrai nom Suzanna Martha Frederika van Osch, SUZANNA, née le 14 octobre 1942 à Bogor, West Java, avait connu la gloire dès ses débuts, en 1958, dans le film Asrama Dara, pour lequel elle remporta le Best Child Actress Award. Et elle connut un véritable triomphe dans ce qui fut le tout premier film d'horreur (et non pas simplement fantastique ou mythologique) indonésien, le superbe Accouchement dans la tombe, d'Awaludin et Ali SAHAB, en 1971. Ce fut le début d'une carrière presque totalement consacrée à l'épouvante, ou à l'illustration de légendes locales. Dès 1972, elle fut couronnée du titre "d'actrice la plus populaire" au Festival Asia-Pacific de Séoul.
SUZANNA avait épousé le comédien Cliff SANGRA, de vingt ans son cadet, qui avait été son partenaire dans... Le Mariage de Nyi Blorong, titre prémonitoire... La plupart du temps, ses films furent dirigés par Sisworo Gautama PUTRA, alias Sam GARDNER. Certains de ces titres furent distribués en France, en tout cas en vidéo, comme le mythique La Reine de la magie noire...



En 1991, elle s'éloigna des studios pour plus de dix ans, avant de faire un come-back dans un feuilleton télé fantastique, Selma and the snake ghost (2003). Puis, au début de cette année, ce fut son retour au cinéma, longtemps espéré par ses nombreux fans, avec Hantu Ambulans (The Ambulance ghost). Le plaisir de la revoir n'aura été, hélas, que de courte durée...

LIEN :

Un sympathique hommage photographique sur YouTube.



LISTE DE SES PRINCIPAUX FILMS :

Asrama Dara (Usmar Ismail, 1958)

Beranak Dalam Kubur (Accouchement dans la tombe) (Awaludin & Ali Sahab, 1971)

Pulau Cinta (Love Island) (Ali Shahab, 1978)

Ratu Ilmu Hitam (Queen of Black Magic) (Lilik Sudjio, 1979)

Sundel Bolong (Ghost With Hole) (Sisworo Gautama Putra, 1981)

Nyi Blorong Putri Nyi Loro Kidul (The Snake Queen) (SGP, 1982)

Sangkuriang (Barbarian) (SGP, 1982)

Nyi Ageng Ratu Pemikat (SGP, 1983)

Perkawinan Nyi Blorong (Le mariage de Nyi Blorong) (SGP, 1983)

Telagat Angker / Kegelapan Telagat Maut (SGP, 1984)

Bangunnya Nyi Roro Kidul (SGP, 1985)

Ratu Sakti Calon Arang / Ratu Sakti Keselamatan (SGP, 1985)

Malam Jumat Kliwon (SGP, 1986)

Petualangan Cinta Nyi Blorong (Love Adventures of Nyi Blorong) (SGP, 1986)

Samson dan Delilah (La revanche de Samson) (SGP, 1987)

Malam Satu Suro (SGP, 1988)

Ratu Buaya Putih (White Crocodile Queen) (Tjut Djalil, 1988)

Santet - Ilmu Pelebur Nyawa (SGP, 1988)

Wanita Harimau (SGP, 1989)

Pusaka Penyebar Maut (SGP, 1990)

Titisan Dewi Ular (Descendant of Snake Goddess) (SGP, 1990)

Ajian Ratu Laut Kidul (SGP, 1991)

Bernafas Dalam Lumpur (The Longest Dark) (Turino Djunaidy, 1991)

Perjanjian di Malam Keramat / Surat Perjanjian (SGP, 1991)



dimanche 28 septembre 2008

R.I.P.

Paul NEWMAN est mort avant-hier.
En conséquence, je tiens à rendre hommage à Anita PAGE, star du muet, décédée le 6 septembre 2008, dans la plus totale indifférence médiatique.
Mes plus sincères condoléances à Randal MALONE, et mes plus chaleureux remerciements à Ron FORD, qui eut le bon goût de diriger cette légendaire figure du cinéma dans trois de ses derniers films : Hollywood Mortuary (1999), The Crawling brain (2000), et Witchcraft XI : Sisters in blood (2002).

Anita PAGE dans Hollywood Mortuary (Ron FORD - 1999)