jeudi 27 août 2009

"FEARS FOR QUEERS" FAIT PEAU NEUVE

Après un an de loyaux (et bons ?...) services, FEARS FOR QUEERS fait peau neuve. Votre BB chérie commençait à se lasser du fond rose et de l’étroitesse d’espace textuel de la version initiale.
Ce relooking fait écho à ma volonté, pieusement énoncée dans le précédent post, de donner un petit coup de fouet au blog, en m’efforçant de l’alimenter plus régulièrement, fût-ce par de courts articles.
Rendez-vous en septembre, et d’ici-là : portez-vous bien !...


Ariel
(Illustration de Paul WOODROFFE [1854-1954] pour "La Tempête" de Shakespeare)

vendredi 14 août 2009

Confession d'une blogueuse justifiée

Dans une semaine, Fears for Queers aura un an. C’est court pour dresser un bilan, mais je ne puis m’empêcher de noter ici quelques réflexions sur ma jeune expérience de la blogosphère.
Les plus grandes satisfactions que j’en retire sont avant tout d’ordre amical. Bien que ne m’étant pas engagée très avant dans la vie communautaire des blogueurs (je ne participe à aucun forum ni aux divers regroupements proposés par les plateformes d’hébergement), j’ai eu à cœur de visiter le plus de blogs possible dans les domaines qui me sont chers, en profitant de chaque lien s’offrant à mon curseur, et j’ai pris plaisir à faire partager mes coups de cœur à mes quelques lecteurs. J’ai pu, modestement, susciter des contacts -- et en bénéficier largement moi-même, grâces en soient rendues à celles et ceux d’entre vous qui n’ont pas hésité à promouvoir Fears for Queers auprès de leur entourage. Je ne citerai qu’un seul nom à la fin de ce post, mais mes remerciements s’adressent, sans exception, à tous ceux qui m’ont contactée et encouragée au cours de l’année écoulée.



Mon plus grand regret est de ne meubler cet espace que chichement, et irrégulièrement. 52 posts en 365 jours, c’est peu, j’en conviens.
Je n’ai jamais envisagé de créer un blog journalier -- format adapté aux diaristes du net, que je respecte (du moins, certains d’entre eux), mais au nombre desquels je ne me compte pas. Il m’arrive cependant de me traiter de fainéante, surtout lorsque je rends visite à certains de mes confrères, comme celui-ci, qui réussissent l’exploit d’alimenter leur site quasi quotidiennement, en maintenant imperturbablement une qualité et un intérêt égaux.
Du reste, mes ambitions sont assez limitées. Je ne suis pas une assidue des statistiques de visites (en toute franchise, je n’ai jamais consulté celles de Fears -- j’ignore d’ailleurs comment on y parvient ; quant à The Bi-Queen Way, elles plafonnent à 25 égarés par jour, ce dont je m’accommode fort bien), et je m’estime heureuse de compter quelques fidèles authentiques – et patients !... Pour tout vous dire, je suis encore surprise que le cercle de mes lecteurs excède celui de ma famille et de mes plus proches amis...



Au départ, j’ai créé Fears for Queers comme contrepoint à un projet d’écriture. Je comptais m’atteler à une copieuse étude sur l’homosexualité dans le cinéma fantastique, et je voulais tester les éventuelles réactions à ce thème, voir s’il pouvait susciter un intérêt quelconque, et soumettre mes premières pages à l’attention de mes amis. Le résultat a dépassé mes espérances, grâce, en particulier, au monsieur que je nommerai tout à l’heure, et qui m’a ouvert une audience imprévue. J’ai immédiatement constaté à quel point l'entretien d’un blog peut être chronophage -- à moins d’user éhontément du copier-coller, de se passer d’illustrations, de ne pas répondre aux commentateurs, et de renoncer à entretenir avec eux une correspondance annexe.
En cours d’année, l’étude que j’envisageais a totalement changé de sujet, et la rédaction des posts s’est donc dissociée du travail en cours. Désormais, l’écriture d’un article pour Fears fait vraiment partie de mes délassements, des plaisirs que je m’accorde en dehors du boulot -- d’où le ralentissement des publications… faut bien bosser un peu, quand même, et les activités ne m’ont pas fait défaut cette année...
Si j’ai pris un plaisir semblable à rédiger chacun des papiers que j’ai mis en ligne, c'est sans doute celui-ci qui me tient le plus à cœur à ce jour. Il concrétise un rêve d’adolescente, et correspond à une rencontre très chaleureuse et gratifiante. Tenir un blog aurait probablement été un autre de mes rêves lorsque j’étais ado, autrement dit bien avant la généralisation de l’Internet. Le faire aujourd’hui, à mon âge avancé, me procure un bonheur égal et non moins juvénile, que j’espère partagé.



Mes projets pour Fears en vue des douze prochains mois ?...
Essayer de renouer avec les études de films un peu copieuses et détaillées -- mais je sais d’avance que ce ne sera pas facile…
Poursuivre la découverte et la défense du cinéma fantastique queer indépendant et CONTEMPORAIN -- américain, parce qu’il est le plus productif ; européen, lorsque se présenteront des opportunités stimulantes (quelques-unes semblent se profiler)…
Enfin, m’efforcer d’être un peu plus présente -- fut-ce brièvement --, peut-être en élargissant le spectre des sujets traités au-delà du seul cinéma, mais en demeurant dans le domaine de l’image (désolée, mes chéri(e)s… je ne causerai pas de littérature, je serais tentée d’en dire trop de mal… c’est un peu ma partie, et je manquerais par trop d’objectivité…)



Pour conclure, un grand merci à un ami très cher, pourvoyeur de lecteurs, remonteur de moral, relayeur de ma prose et botteur de mon prose quand il est trop flemmard, partageur (trop rare) de mes bouteilles, fourvoyeur de mon jugement, fossoyeur de ma pudeur, pourfendeur de ma modestie, sœur de cœur : Daniel C. HALL.
Daniel, je te dédie cette chanson, et son interprète t'embrasse avec chaleur :

I've written a letter to Dani
by BBJane HUDSON :





Pensées à toi, Dani, et tendresses à tous…
On se retrouve à la prochaine récré ?...



mercredi 12 août 2009

THE BLOOD SHED (Alan Rowe Kelly - 2006)

Second d'une série de trois posts consacrés au cinéaste et comédien Alan ROWE KELLY. Le premier peut être lu ici. Biographie et interview suivront en octobre.



FICHE TECHNIQUE :

Réal. & Scén. : Alan ROWE KELLY - Photo : Bart MASTRONARDI - Musique : Tom BURNS - Décors : Sandra SCHALLER - Prod. : Brian JUDE et Rachel GORDON
Avec : Alan ROWE KELLY, Terry WEST, Joshua NELSON, Mike LANE, Susan ADRIENSEN, Jerry MURDOCK, Zoe DEALMAN CHLANDA, Katherine O'SULLIVAN

L'AVIS DE BBJANE :
La jaquette du DVD annonce honnêtement la couleur : « Rien d’autre que l’habituelle famille de péquenauds cannibales consanguins ». Nous autres, cinéphiles sanguinolâtres, connaissons la chanson sur le bout des croches depuis Massacre à la tronçonneuse (Tobe HOOPER, 1974) et sa flopée de dérivés plus ou moins officiels : une tribu de tarés congénitaux, ayant un goût immodéré pour la chair de touristes, exerce ses méfaits dans un recoin paumé de l’Amérique profonde.
Pour son deuxième film, Alan ROWE KELLY tourne résolument le dos à l’esthétique classieuse et gothique qui caractérisait I’ll Bury you tomorrow (2002), et s’immerge dans la bouffonnerie gore décomplexée, le pur délire horrifique à la H.G. LEWIS ou Tobe HOOPER. Mais au-delà des références (nombreuses) à ses prédécesseurs, The Blood Shed se distingue par le jusqu’au-boutisme propre à son auteur, et par l’évidente sympathie qu’il éprouve pour son clan de barjots, aussi répugnant soit-il.
Le grand intérêt des bandes de ce genre, en plus de leurs sanglantes péripéties, réside dans la galerie de trognes qu’ils alignent. Plus affreux seront les jojos, plus jouissif sera le film. Sur ce point, The Blood Shed nous gâte tout particulièrement. La famille Bullion compte un père abruti et incestueux, deux filles gravement en retard sur leur âge, deux garçons non moins demeurés, une grand-mère canonique impotente et baveuse, mais conservant un solide coup de dents. La principale occupation de ces torves viceloques est d’occire les infortunés citadins ayant l’impudence de coloniser leur cambrousse.



En digne émule de John WATERS, Alan ROWE KELLY n’hésite pas à en rajouter dans les idiosyncrasies crapoteuses de ses personnages, à rebrousser les poils de ses pinceaux pour mieux fignoler leurs portraits. Il s’octroie le rôle de Beefteena, la fille aînée, quadragénaire obèse se comportant comme une môme de six ans, et accoutrée à l’avenant. Son joujou favori est un cadavre d’écureuil qu’elle traîne partout derrière elle sur une planche à roulettes, et l’un de ses plus grands plaisirs, partagé par toute la famille, est de se trémousser sur les accords sirupeux du générique de Little Lulu, cartoon gentillet des années 40. Quand on la contrarie, Beefteena pousse des grognements de goret, découvre ses dents déchaussées, et vibre de fureur sous sa robe en mousseline. Les fantasticophiles distingueront peut-être en elle une parenté physique et dingologique avec la Fanny du American Gothic de John HOUGH (1987) ; Alan ROWE KELLY reconnaît volontiers avoir été marqué par ce petit classique du fantastique des eighties, et par le mémorable personnage de fillette prolongée incarné par Janet WRIGHT. Notons que pour emplir les éléphantesques tenues de son héroïne, le comédien-cinéaste n’hésita pas à prendre une vingtaine de kilos, dont il eut, de son propre aveu, quelque peine à se débarrasser par la suite.


Beefteena (Alan ROWE KELLY)

Beefteena et sa soeur Sno Cakes
(Alan ROWE KELLY et Susan ADRIENSEN)

A l’exception d’une longue scène de repas directement reprise à Massacre à la tronçonneuse, les références cinéphiliques émaillant The Blood Shed restent plutôt discrètes, et sont suffisamment bien intégrées à l’intrigue pour ne pas nuire à son homogénéité. Citons le bric-à-brac macabre formant la décoration de la maison des Billion (Massacre à la tronçonneuse encore), les guirlandes lumineuses et multicolores tendues dans toutes les pièces (Massacre à la tronconneuse 2, cette fois, dont The Blood Shed est beaucoup plus proche que de l’original, par son outrance, sa tonalité résolument parodique, et certains aspects Camp), les flamants roses en plastique plantés devant la maison (Pink Flamingos de John Waters, 1972), les victimes encagées (Midnight de John RUSSO, 1982).


Photo de tournage (de gauche à doite : A.R. KELLY, Terry WEST, Kane MANERA, Joshua NELSON, Susan ADRIENSEN, et Zoe DAELMAN CHLANDA, de dos)

Les autres membres de la famille sont Sno Cakes (Susan ADRIENSEN), la fille cadette, écervelée en mal d’orthophoniste, à peine moins régressive que sa sœur mais encore plus perverse ; Hubcap (Mike LANE), un demeuré complet, sorte de Droopy psychopathe qui ne sort de son aboulie que pour trucider ses semblables, et Butternut (Joshua NELSON), l’élément le plus ingérable de la famille, collectionneur de viscères en bocaux. Tout aussi cintré que sa progéniture, Papa Elvis (Terry WEST) n’hésite pas à jouer de la carabine pour se faire obéir, ni à estourbir les récalcitrants à coup d’os de bœuf.
L’essentiel du casting de I’ll Bury you Tomorrow est de nouveau mis à contribution dans The Blood Shed. Jerry MURDOCK, qui tenait les rôles du shérif et de son frère névropathe dans le film précédent, retrouve ici un emploi de flic, cette fois complètement ringard, qui finira victime d’une double émasculation – à la tenaille puis au couteau électrique (!) –, après avoir épousé Beefteena lors d’une cérémonie improvisée par la famille. Zoe DAELMAN CHLANDA et Katherine O’SULLIVAN apparaissent dans l’une des séquences les plus savoureusement iconoclastes du film : elles sont respectivement la directrice et la secrétaire d’une agence de casting organisant un concours de top models auquel Beefteena prétend participer. La séance de photographie qui s’ensuit parodie rageusement le glamour faisandé et les rêves de gloire des apprenties mannequins : Beefteena multiplie les poses ridicules et les mines engageantes devant l’objectif, jusqu’à ce que l’hilarité du photographe et de la directrice la fasse s’aviser qu’elle est la dindonne d’une méchante farce. On comprend ce que la scène recèle de vécu si l’on songe qu’Alan ROWE KELLY, en plus de cinéaste, est aussi maquilleur pour des magazines de mode réputés comme « Vogue » et « Bazaar », et pour diverses chaînes de télévision. De même son incarnation de Beefteena, dont la laideur n’a d’égale que la vulgarité, témoigne-t-elle d’un joli sens de l’autodérision de la part de cet « homme fatale » (pour reprendre le titre qui lui fut attribué par le site internet Door Q), dont la féminité, le glamour et la sophistication sont l’image de marque à la ville.


Beefteena, top model (Alan ROWE KELLY)...
... et ses pygmalions (Kane MANERA, Zoe DAELMAN CHLANDA)

Si les Billion, malgré les atrocités auxquelles ils se livrent, ne sont jamais antipathiques, c’est que leur cruauté et leur anticonformisme sont ceux de l’enfance, comme le souligne la scène d’ouverture du film, où un petit garçon écrase une grenouille sous une pierre avant de se chamailler avec Beefteena, à qui il dérobe son précieux cadavre d’écureuil. Le gamin sera déchiré en deux par Hubcap et Butternut, inconscients de leur force et ne cherchant qu’à le malmener pour le punir d’avoir chagriné leur sœur. Leurs crimes contre les adultes sont beaucoup plus concertés, mais n’en restent pas moins vécus comme des jeux, dont la violence est une forme de riposte à l’intrusion de leur territoire (les voisins venus de « la grande ville », le journaliste enquêtant sur les disparitions) ou à l’imposition d’une grotesque discipline (le shérif petzouille jouant à l’inspecteur Harry).
Et s’il fallait douter que le cœur du cinéaste penche pour ses monstres, la fin de The Blood Shed nous en donne confirmation : tous les membres de la famille se tirent vivants de leurs aventures – ils n’ont d’ailleurs été mis en difficulté à aucun moment ! –, et le film s’achève sur le meurtre d’une victime fugitive.
Une « happy end » selon Alan ROWE KELLY, pour une bande d’une immoralité joyeuse et revigorante.


Katherine O'SULLIVAN met les bouts


samedi 11 juillet 2009

FLASH INFO

Je viens de découvrir que plusieurs visiteurs de ce blog ont laissé des commentaires correspondant à d'anciens posts. Je me suis ainsi aperçue que la transmission de ces messages sur ma boîte mail était interrompue. L'irrégularité de mes publications sur le blog explique que je ne m'en sois pas avisée plus tôt. Le problème est maintenant résolu (je l'espère !), mais je tiens à m'excuser auprès des lecteurs à qui je n'ai pas fourni de réponses aux questions qu'ils me posaient. Ils les trouveront aujourd'hui à la suite des commentaires qu'ils ont eu la gentillesse de rédiger.
Bises à toutes et tous !





vendredi 26 juin 2009

I'LL BURY YOU TOMORROW (Alan Rowe Kelly, 2002)


Depuis la réalisation de son premier film,
I’ll Bury you Tomorrow, Alan ROWE KELLY est devenu l’une des personnalités incontournables du cinéma d’horreur américain indépendant. Dans un milieu où l’amateurisme, la redite, et l’indigence imaginative autant que financière sont monnaie courante, notre homme se distingue par son professionnalisme, l’originalité de son univers, le soin accordé à chaque aspect de ses productions, et un esprit particulièrement inventif. Scénariste, réalisateur, producteur de ses films, il y apparaît également en tant qu’acteur – uniquement dans des rôles féminins, ainsi que dans les films de ses confrères, qui n’hésitent pas à mettre à contribution (et souvent à mal) son glamour dévastateur. Avec la création de sa maison de production, SouthPaw Pictures, Alan espère participer à l’éclosion de nouveaux talents, à la façon de son modèle Roger Corman. Une ambition aussi louable que légitime au vu de la qualité et du sérieux de son travail, étayé par une passion sincère pour le cinéma d’épouvante et une exigence artistique assez rare. Si son œuvre est incontestablement queer et Camp, Alan insiste pour être considéré, non pas comme un cinéaste gay, mais comme un réalisateur de films d’horreur. Il est néanmoins évident que l’un ne va pas sans l’autre chez lui, tant son approche du fantastique est imprégnée d’une sensibilité homosexuelle – au point d’en faire, aux yeux de beaucoup, le représentant le plus stimulant de la « gay horror » actuelle. Ce post est le premier d’une série de trois que je lui consacrerai dans les semaines à venir, et qui s’achèvera par un portrait complet et une interview de cet étonnant créateur.




FICHE TECHNIQUE :

Réal : Alan ROWE KELLY - Scén : Alan ROWE KELLY - Musique : Tom BURNS - Photo : Gary MALICK, Tom CADAWAS - Montage : Harry DOUGLAS, Jack MALICK - Décors : Sandra SCHALLER
Avec : Zoë DAELMAN CHLANDA, Jerry MURDOCK, Katherine O'SULLIVAN, Bill CORY, Alan ROWE KELLY

RESUME :

Nettie (Katherine O’SULLIVAN) et Percival Beech (Bill CORY) dirigent une entreprise de pompes funèbres à Port-Oram, dans le New Jersey. Ayant besoin d’une nouvelle assistante, ils engagent Dolores Finley (Zoë DELMAN CHLANDA), une jeune inconnue fraîchement débarquée en ville, nantie d’une lourde valise au mystérieux contenu. Son arrivée ne fait pas l’affaire des deux employés de la Maison Beech, la thanatopractrice Corey Nicols (Alan ROWE KELLY) et son amant Jake (Jerry MURDOCH), qui craignent qu’elle ne contrarie le fructueux trafic d’organes auquel ils se livrent à l’insu de leurs patrons. Mais Dolores leur causera bien d’autres soucis : nécrophile, la jeune femme s’éprend de l’un des cadavres qu’elle doit embaumer, et se livre à d’étranges rituels érotiques avec les locataires de sa malle : deux corps putréfiés. De plus, Nettie Beech croit reconnaître en elle la réincarnation de sa fille, Sharon, et n’est pas disposée à renoncer à ses illusions. Des heures supplémentaires s’annoncent pour le shérif Geraldi (Jerry MURDOCK), qui aura fort à faire pour endiguer la série de crimes générée par l’affrontement de ces déments.


Dolores Finley (Zoë DAELMAN CHLANDA)

L'AVIS DE BBJANE :

Dès sa première séquence et son générique, I’ll Bury you Tomorrow surprend par la qualité de son montage, le jeu très crédible de ses comédiens, et l'excellence de sa bande originale – trois occurrences peu fréquentes dans le cinéma fantastique indépendant. Certes, le filmage en vidéo est là pour nous rappeler que nous sommes en présence d’une production à micro budget, élaborée dans des conditions artisanales ; il sera néanmoins le seul indice de ce manque de moyens, et se fera rapidement oublier. Alan ROWE KELLY compense les inconvénients propres au support magnétique (manque de texture et de grain, image étale et aseptisée) par un soin rigoureux apporté au cadrage, et une méticuleuse attention à la composition de chaque plan.
D’emblée, le spectateur est assuré qu’il n’est pas confronté à l’une de ces bandes fauchées, bricolées à la va-vite par une poignée de potes hilares et incompétents, qui font les délices des amateurs de nanars. Indice de la ténacité du cinéaste : le film fut tourné en 85 jours, étalés sur trois ans, au mépris de nombreux déboires qui faillirent mettre un terme au projet – le moindre n’étant pas la défection de l’un des acteurs principaux, dont les trois quarts des scènes étaient en boîte, ce qui réduisit à néant trois mois de tournage. Soucieux d’authenticité, KELLY s’initia pendant plusieurs jours au métier de thanatopracteur, allant jusqu’à assister à un embaumement !


Nettie Beech (Katherine O'SULLIVAN)

Techniquement maîtrisé, I’ll Bury you Tomorrow bénéficie en outre d’un scénario complexe et inventif, brassant au moins trois intrigues différentes appelées à se recouper dans une inexorable montée de l’horreur : la première s’intéresse à l’énigmatique Dolores Finley, jeune femme venue de nulle part pour assouvir sa passion nécrophile au sein de l’entreprise de pompes funèbres ; la deuxième décrit la folie de Nettie Beech, fanatique religieuse vivant dans le souvenir de sa défunte fille, et persuadée de l’avoir retrouvée en la personne de Dolores ; le troisième pôle de l’action concerne le trafic de cadavres auquel se livrent la pulpeuse et vipérine Corey Nichols et son fiancé Jake, individu brutal et à moitié demeuré.
Auteur du script, Alan ROWE KELLY dresse une impressionnante galerie de monstres plus ou moins dissimulés. L’affabilité et la beauté de Dolores cachent une névrosée dont les pétages de plomb peuvent être fatals ; victime d’abus sexuels parentaux (son père et sa mère, eux aussi embaumeurs, aimaient à l’attacher sur leur table de travail pour s’adonner à des jeux incesteux), elle ne dissocie plus la sexualité de la mort – ni de la profession de ses géniteurs. Mrs Beech est une dame attentionnée et compatissante, mais dont le sourire se fige parfois de manière inquiétante. Corey est une relookeuse de cadavres particulièrement douée – sauf lorsque sa passion pour le maquillage lui fait oublier le respect dû aux morts (voir la scène hilarante ou Monsieur Beech lui reproche gentiment d’avoir donné à une vieille dame l’apparence d’une catin) ; son intégrité professionnelle n’est cependant qu’une couverture servant à occulter son activité parallèle de trafiquante d’organes. Quant à son partenaire, Jake, il est le seul à apparaître à visage découvert : abruti, bestial, violent, et irrécupérablement cinglé.


Un ravalement de façade...

pratiqué par...

une experte (Alan ROWE KELLY).

Cet univers peuplé de pervers et de tarés valut à Alan ROWE KELLY d’être comparé à John WATERS (qu’il admire) et à son égérie, DIVINE (puisqu’il tient des rôles féminins dans chacun de ses films). C’est néanmoins dans la créativité mise au service du « mauvais goût » que l’élève se rapproche le plus du maître (spécialement dans son deuxième film, The Blood Shed, 2006, qui fera l’objet d’un prochain post). « Il y a un bon « mauvais goût» et un mauvais « mauvais goût », écrit WATERS dans son autobiographie, Provocation. Il est facile de dégoûter quelqu’un ; je pourrais faire un film de quatre-vingt-dix minutes avec des gens qui se font découper en morceaux, mais cela serait du mauvais « mauvais goût », sans style ni originalité. Le bon « mauvais goût » peut être nauséeux mais créatif et doit, en même temps, faire appel à un sens de l’humour particulièrement tordu qui n’est pas spécialement répandu. »
Ce sens de l’humour atypique est l’un des aspects les plus queers et subversifs des films d’Alan ROWE KELLY, et particulièrement de I’ll Bury you Tomorrow, qui, de prime abord, n’a rien d’une comédie (au contraire des films de Waters), et où les touches humoristiques prennent en conséquence une coloration nettement déviante (citons l’échange de civilités entre Monsieur Beech et Dolores avant de vider un cadavre de son sang – « Je vous en prie, ma chère… A vous l’honneur… » – ; ou la même Dolores ayant un coup de foudre, à la morgue, pour la dépouille d’un jeune homme devant qui elle ne peut s’empêcher d’amorcer un striptease ; ou encore le fait que Mrs Beech transfère malencontreusement son affection maternelle sur la seule personne qui ne peut supporter le rappel de l’image parentale.) Cette volonté de réaliser un film fantastique sérieux, saupoudré d'une ironie queer, est l’un des grands atouts de I’ll Bury you Tomorrow, et nous change des fastidieuses pochades qu’affectionne le cinéma d’horreur indépendant.


L'amour des morts

Queer aussi le couple formé par Corey et Jake, dans la mesure où Alan ROWE KELLY y incarne l’élément féminin – on ne sait trop s’il convient de prendre Corey pour une femme ou pour un travesti. Enfin, l’ambiguïté sexuelle est subtilement, mais clairement évoquée avec le personnage de Dolores, qui revêt un masque féminin transparent avant chaque acte érotique ou meurtrier – clin d’oeil aux innombrables tueurs masculins du psycho-killer, commettant leurs forfaits en drag ; sauf qu’ici, il s’agit d’une femme prenant l’apparence d’une femme, ce qui nous amène à penser qu’elle pourrait bien, au naturel, se considérer comme un homme.
L’élément Camp est quant à lui fourni par l’interprétation du cinéaste, irrésistible en maquilleuse imbue de son talent et jalouse de ses prérogatives au sein de « la Maison Beech » – ce qui nous vaut de savoureux échanges de piques entre elle et la nouvelle recrue (« J’ai eu une très mauvaise journée », dit Dolores pour excuser sa triste mine. « On croirait plutôt à une mauvaise année ! » réplique fielleusement Corey.)


Derrière le masque : la femme (Zoë DAELMAN CHLANDA)

L’esthétique gothique très présente dans I’ll Bury you Tomorrow (et qui disparaîtra dans les deux films suivants du cinéaste) est habilement modernisée, et fait fi de la suggestion caractéristique du fantastique pré-Hammer. Le film est gore, très gore – voir la scène où un homme est battu puis étranglé avec les entrailles fraîchement extirpées du ventre de son épouse –, mais ses outrances s’inscrivent dans un cadre délicieusement suranné. La démarche est voisine de celle d’un Lucio FULCI, à qui il est explicitement fait référence lors d’une scène d’enterrement prématuré renvoyant à Frayeurs (La Paura, 1980), film dont on distingue également l’influence dans les beaux plans nocturnes de la ville endormie. De façon générale, I’ll Bury you Tomorrow porte davantage l’empreinte du cinéma fantastique européen (et en particulier italien des années 80 – les scènes d’embaumement n’auraient pas déparé le Blue Holocaust de Joe d’Amato, 1982) que celle du film d’horreur made in USA. C’est sans doute l’une des raisons de l’engouement qu’il suscita auprès des amateurs américains, lassés des sempiternels remakes de suites de slashers.
Je ne saurais conclure cet article sans saluer l’un des points forts du film – et qui fut unanimement encensé par la critique – : son casting. Alan ROWE KELLY aime la direction d’acteurs, et montre d'évidentes dispositions pour cette discipline généralement négligée par ses confrères. Il ne lésine pas sur les séances de répétition, multiplie les prises pour conserver au montage la meilleure prestation de ses comédiens, se montre attentif à leurs suggestions. Dans I’ll Bury you Tomorrow, ce ne sont pas moins de quatre acteurs exceptionnellement talentueux qu’il nous fait découvrir (et qu’il catapulta, du même coup, au rang de nouvelles vedettes du cinéma d’horreur indépendant). Zoë DAELMAN CHLANDA donne une épaisseur insoupçonnée à Dolores, suggérant ses fêlures et jouant habilement du contraste entre son aspect fragile et réservé, et la violence de sa folie criminelle. Katherine O’SULLIVAN livre une composition retenue et intense, et fait de Nettie Beech un être égaré, un peu somnambulique, uniquement guidé par son idée fixe : retrouver sa fille disparue. Jerry MURDOCK est proprement hallucinant dans le double rôle du sympathique shérif viril et séducteur, et de son frère Jake, junkie psychopathe et débraillé, prêt à trucider tout ce qui bouge. Il est pratiquement impossible pour le spectateur de reconnaître l’acteur d’un rôle à l’autre avant d’avoir lu le générique de fin (MURDOCK, qui tenait le rôle du shérif depuis le début du tournage, se vit confier celui de Jake trois mois plus tard, après la défection de l’acteur initial. Alan ROWE KELLY n’en informa pas les autres comédiens, pour mettre à l’épreuve la crédibilité de MURDOCK dans sa nouvelle prestation. Aucun de ses partenaires ne s’aperçut de la supercherie avant la fin de la journée.) Enfin, Alan ROWE KELLY lui-même, loin du numéro de drag-queen attendu, maintient un équilibre miraculeux entre le Camp et la représentation réaliste d’une féminité sans équivoque – il est difficile, sauf d’en être prévenu, de s’aviser que le rôle de Corey n’est pas tenu par une actrice.


Les deux visages de Jerry MURDOCK : le Shérif Mitch Geraldi...

et son frère Jake.

I’ll Bury you Tomorrow, conçu comme un coup d’essai, se révéla un coup de maître et fit de son auteur l’un des cinéastes indépendants les plus en vue du moment – et, partant, le plus attendu au tournant. Non seulement confirma-t-il tous les espoirs avec The Blood Shed, mais il le fit dans un registre totalement différent, exprimant ainsi son goût de la diversité, soutenu par une évidente capacité de renouvellement.

BONUS :

Le site officiel d'Alan ROWE KELLY
Le MySpace du film
Une interview de Zoë DAELMAN CHLANDA sur le site Severed Cinema
Une interview de Jerry MURDOCK sur le site Severed Cinema


Jerry MURDOCK (g.) et Alan ROWE KELLY (d.)


mercredi 10 juin 2009

JE SUIS AILLEURS...

A défaut d'alimenter ce blog (et l'autre) avec la régularité que je souhaiterais (mes travaux en cours m'empêchant, hélas, de faire mumuse sur le web), je vous signale que vous pouvez, si le coeur vous en dit, me retrouver sur Les Toiles Roses, le temps d'un article consacré à Stonewall et Judy GARLAND... Et tant que vous y serez, lisez le beau papier de Tom Peeping sur le "Judy Garland Show" !...




vendredi 15 mai 2009

ENTRETIEN AVEC JEFF C. BURR

Jeff C. BURR

Août 1986. Votre BB chérie, âgée de 15 ans, pousse un hurlement de joie en tournant la page 54 du dernier numéro de L'Ecran Fantastique. On y annonce le tournage d'un nouveau film avec son idole, Vincent PRICE -- un événement espéré depuis des années. Deux photos du Maître, un peu vieilli mais toujours aussi charismatique, illustrent un article de quatre pages où l'on apprend, entre autres choses réjouissantes, que le film en question s'inscrit dans la grande tradition gothique si chère au coeur du comédien (les photos en attestent), et qu'il y sera entouré de partenaires aussi fameux que Martine BESWICK (l'une des dernières vedettes féminines des productions Hammer), Angelo ROSSITTO (le nain Angelino du Freaks de Tod BROWNING, 1932), Susan TYRELL (actrice culte d'une multitude de productions underground, dont le délirant Forbidden Zone de Richard ELFMAN, 1980), Clu GULAGER (vétéran des séries télés et second rôle emblématique du cinéma américain des sixties - l'élégant tueur aux gants noirs du A Bout Portant de Don SIEGEL, 1964), et Cameron MITCHELL, le "méchant" numéro un de la série B d'horreur des eighties.
Le metteur en scène de cette œuvre plus qu'alléchante est un inconnu de 23 ans, Jeff BURR, dont les propos font chaud au cœur : "Le cinéma fantastique souffre de la double malédiction du manque d'imagination et de la boucherie. C'est une honte. Après tout, les films fantastiques font partie intégrante du genre cinématographique. C'est un domaine dans lequel on est obligé d'être créatifs parce qu'on part d'un sujet brut, auquel il faut faire croire les spectateurs." Parmi ses influences, le jeune homme cite William CASTLE et Roger CORMAN -- qui s'est d'ailleurs rendu sur le plateau pour saluer son acteur fétiche et vieil ami Vincent PRICE. Ce dernier affirme, quant à lui : "Le sujet du film m'a tout de suite plu. J'ai beaucoup aimé le scénario et je l'ai trouvé excellent. Ce qui m'a conquis, c'est le fait que les histoires étaient reliées par un enchaînement simple et de bon goût. Pas de mièvreries fantasmagoriques." Car il s'agit d'un film "à sketches", dans la lignée des productions Amicus des années 60/70.
Dès lors, votre BB n'a plus qu'une obsession : découvrir au plus vite cette bande savoureusement intitulée (en clin d'oeil à Ingmar BERGMAN ?) From a whisper to a scream (Du chuchotement au cri d'horreur).
Elle attendra un an, et la distribution du film en VHS sous le stupide titre de Nuits Sanglantes, pour concrétiser ce souhait. Non seulement elle ne sera pas déçue, mais elle visionnera la cassette quatre fois en un seul week-end. Car l'oeuvre est une réussite totale, à la fois moderne, novatrice, et nostalgique d'une épouvante "à l'ancienne" alors négligée par les cinéastes du genre. (Pour une courte chronique du film sur FEARS, reportez-vous ici.)


Affiche originale du film,
rebaptisé The Offspring lors de son exploitation en salles
(cliquez sur l'affiche pour voir la bande-annonce -- sombre, hélas !...)

Né en 1963 à Cincinnati, dans l'Ohio, Jeff BURR est attiré très tôt par le cinéma -- et le genre "fantastique" en particulier, à l'instar de nombreux cinéastes de sa génération, nourris au lait de la revue Famous Monster of Filmland, et aux rediffusions télévisées des classiques de la Universal et de l'A.I.P.. Lorsque son père, comédien de théâtre, lui offre la caméra Super 8 familiale dont il n'a plus l'utilité, le jeune Jeff se lance dans le tournage de nombreux courts-métrages. Il entre ensuite à l'University of Southern California, où il entame des études de cinéma. Il financera son premier long-métrage (dont il est ici question) avec l'aide de son frère et des commerçants de la ville où il habite depuis l'âge de trois ans - Dalton, en Georgie. Son moindre exploit n'est certes pas d'avoir réuni, pour ce qui est en somme un "coup d'essai" dans le milieu professionnel, un casting aussi prestigieux que celui décliné plus haut.


Jeff BURR (à droite) sur le tournage de From a whisper to a scream,
avec le critique et historien du cinéma fantastique David Del VALLE

Le succès d'estime rencontré par From a whisper... auprès des fantasticophiles, et l'excellent accueil critique qui lui est réservé dans la presse spécialisée, vaut à Jeff d'être engagé par les frères WEINSTEIN de Miramax pour diriger la suite de The Stepfather (Le Beau-père de Joseph RUBEN, 1987), petit succès du thriller indépendant. C'est la première d'une série de séquelles dont il se verra confier la réalisation au cours des années 90. La reprise de franchises à succès n'est pas toujours stimulante pour un auteur de sa trempe -- car Jeff C. BURR est un véritable auteur, porteur d'un univers très personnel, comme il le confirmera avec quelques œuvres produites en toute indépendance. En 1990, il réalise le troisième opus de "Massacre à la tronçonneuse", Leatherface, où il parvient à imposer sa "patte" en dépit de multiples difficultés (le film sera soumis 11 fois à la censure -- un record ! --, et un peu plus coupé, amputé, émasculé après chaque refus de la MPAA d'accorder un visa autorisant le film aux moins de 18 ans). Avec Leatherface, il confirme son amour des comédiens et sa capacité à entretenir avec eux une complicité stimulante ; il y dirige Viggo MORTENSEN dans l'un de ses premiers rôles en vedette, et retrouve Miriam BYRD-NETHERY, l'épouse de son complice Clu GULAGER, qui incarne une terrifiante "mère tronçonneuse" clouée dans un fauteuil roulant et parlant à travers un émetteur relié à ses cordes vocales (hommage transparent au Docteur Phibes, immortalisé jadis par Vincent PRICE.)
Suivent Pumpkinhead II : Blood Wings (1993) et deux opus de la franchise Puppet Master (les 4ème et 5ème volets - 1993), autant d'occasions de diriger des comédiens emblématiques du genre, comme Ian OGILVY (jeune premier du Grand Inquisiteur de Michael REEVES [The Witchfinder General, 1968], l'un des films préférés de Jeff), Andrew ROBINSON ou Guy ROLFE.
Entre deux travaux de commande, Jeff parvient à monter des projets qui lui tiennent à coeur, et qui s'avèrent d'authentiques joyaux du cinéma indépendant. Eddie Presley (1992) se forge une enviable réputation auprès des cinéphiles américains. Un imitateur d'Elvis PRESLEY y prépare son comeback dans une boîte de nuit hollywoodienne, après des années de mouise et de dépression. Une fois encore, le casting est époustouflant : Duane WHITAKER est Eddie, le "sosie" miteux, égocentrique et dépressif du King, entouré de Clu GULAGER, Ian OGILVY, Roscoe LEE BROWNE, des très "cultes" Lawrence TIERNEY, Quentin TARANTINO, Bruce CAMPBELL, et de l'ancienne égérie "overbustée" de Russ MEYER : Kitten NATIVIDAD (excusez du peu...)


Pour voir la bande-annonce, cliquez sur l'affiche

Au nombre des œuvres personnelles du cinéaste, citons également Night of the Scarecrow (La Nuit de l'Epouvantail, 1995), qui, sorti à la sauvette en vidéo en France, annonce très nettement le Jeepers Creepers de Victor SALVA (2001), tout en retrouvant l'atmosphère rurale et poisseuse de From a whisper to a scream.


Pour voir la bande-annonce, cliquez sur l'affiche

En 2004, Jeff C. BURR réalise ce que beaucoup considèrent comme son chef-d'oeuvre à ce jour, Straight into Darkness, étonnante odyssée de deux déserteurs américains de la Seconde Guerre Mondiale, trouvant refuge dans une usine désaffectée où se cache une bande d'orphelins militairement entraînés et assoiffés de vengeance (le thème est là encore très similaire à celui du dernier sketch de From a whisper..., où des soldats nordistes de la Guerre de Sécession tombaient entre les mains d'une communauté de gosses estropiés et vengeurs.) Pour l'occasion, Jeff adjoint à sa "troupe" de comédiens un nouvel acteur mythique du cinéma fantastique, David WARNER, et donne un rôle secondaire à Linda THORSON, la Tara King de la série Chapeau melon et bottes de cuir. Malgré une réputation plus qu'élogieuse aux States, le film reste inédit dans l'Hexagone, même en DVD.


Pour voir la bande-annonce, cliquez sur l'affiche

Après avoir signé le très psychotronique Mil Mascaras versus the Aztec Mummy (2007), qui suscite le délire des fans de bizarreries celluloïdiques (un catcheur mexicain y combat une momie aztèque), Jeff enchaîne avec un nouveau film totalement indépendant, Luger of the Black Sun, actuellement en post-production, où un revolver de la Seconde Guerre Mondiale (le fameux "Luger") est le réceptacle d'un esprit démoniaque, et suscite la convoitise d'un nostalgique du IIIème Reich. Si le scénario semble doucement farfelu, deux éléments en appellent à la vigilance du fantasticophile : d'une part, la référence au conflit de 39/45, qui a formidablement bien réussi à BURR dans Straight into Darkness ; d'autre part, la présence au générique de l'immense Richard LYNCH, l'un des acteurs les plus vénérés de la série B/Z américaine contemporaine, véritable mythe vivant, comédien surdoué et personnalité aussi mystérieuse qu'excessive (en 1967, sous l'empire du LSD, il s'immola par le feu dans Central Park ; d'une grande beauté, son visage marqué par d'irréparables séquelles est l'un des plus fascinants que l'écran nous ait offert.) Déjà présent dans Mil Mascaras (il y incarnait le Président des Etats-Unis !), LYNCH semble avoir rejoint à son tour la troupe de Jeff BURR. Le soutien d'un tel interprète ne pourra qu'enrichir l'univers du cinéaste -- on rêve d'un film bâti autour de sa flamboyante (sans mauvais jeu de mots) et charismatique personnalité.
(Pour visionner la bande-annonce provisoire de Luger of the Black Sun, cliquez ici.)
Jeff travaille actuellement sur un projet de documentaire, consacré aux metteurs en scène américains de télévision des années 50 à 70.


Richard LYNCH, dans Vampire de E.W. SWACKHAMER (1979)

Novembre 2008. 21 ans après avoir découvert From a whisper to a scream, votre BB entre en contact avec son réalisateur, par la grâce de l'internet. Jeff C. BURR accepte de répondre à quelques questions uniquement centrées sur ce film, emblématique pour votre servante (qui le revoit rituellement une ou deux fois par an). Il fait plus qu'accepter, en fait, et témoigne d'une émotion et d'un enthousiasme spontanés. From a whisper... lui tient à coeur, très à coeur, il ne le cache pas. Au fil des mails, il répète volontiers combien ce film lui est cher, et quel plaisir il éprouve à l'évoquer.
Disponibilité, générosité et simplicité caractérisent Jeff C. BURR -- tous ses collaborateurs en témoignent. Il m'en a fourni une preuve supplémentaire en m'autorisant à publier sur ce blog des clichés de tournage inédits de From a whisper to a scream, œuvres du photographe David WHITE, aujourd'hui décédé...

Pourquoi évoquer Jeff C. BURR dans un blog consacré au cinéma fantastique ET à l'homosexualité ? Le sujet n'a jamais été abordé frontalement dans la filmographie du cinéaste, lequel, aux dernières nouvelles, n'est pas gay. Deux raisons à cela : l'oeuvre de BURR fourmille de personnages ambigus, décalés, sexuellement mal définis, et sa tonalité est radicalement queer. Enfin, elle s'inspire largement d'un cinéma fantastique classique "crypto-gay", dont elle perpétue les thèmes, la symbolique, et les figures obligées.

J'adresse mes plus sincères et chaleureuses amitiés à Mr BURR, ainsi que ma reconnaissance pour son soutien, sa patience... et sa prolixité.


Jaquette du DVD Zone 1

Le générique du film (Musique de Jim MANZIE)
(N'oubliez pas de couper le son du lecteur dans la colonne de droite !)



INTERVIEW DE JEFF C. BURR, mai 2009

BBJ : Vous avez réalisé From a whisper to a scream à l'âge de 23 ans, ce qui est plutôt jeune pour un long-métrage aussi complexe. Le film démontre une étonnante maîtrise technique. Aviez-vous suivi des cours de cinéma auparavant ?

Jeff C. BURR : Ma foi, vu sous un certain angle, et bien que From a whisper soit ma première production officielle, je tournais des films depuis l'âge de onze ans environ. J'ai commencé à filmer dans mon arrière-cour avec du 8mm traditionnel, j'ai lentement évolué vers le Super 8mm avec une caméra achetée chez un brocanteur, pour passer au 16 mm en entrant au collège. Quelques films de ma période Super 8 avaient des titres du genre Teenage Fright (une parodie de Jekyll et Hyde), Agent 005 (une pochade dans le style James Bond), Life is semi-precious (un thriller sur un adolescent surdoué qui organise un vol de bijoux, pour se venger de militaires l'ayant contraint à travailler sur un système d'armement), Let us prey (un film de science-fiction sur l'équipe d'une navette spatiale écrasée sur une terre apparemment déserte), et How I Spent my Summer Vacation (une comédie policière sur des teenagers impliqués dans une chasse au trésor). Ces films comptaient, et comptent encore pour moi, autant que mes productions professionnelles ; ils m'ont beaucoup appris, à travers les erreurs commises et les difficultés rencontrées.
Je suis ensuite entré à l'USC (University of South California), où j'ai entrepris des études de cinéma. Parmi mes congénères, il y avait des gens comme Jay ROACH, Kirk ELLIS, Phil Joanou, Anthony LOVETT, Mike MALONE, pour n'en citer que quelques-uns. J'ai alors réalisé plusieurs films en Super 8, pour alimenter mon curriculum (l'un d'eux, Child's play, est inclus dans le DVD américain de Straight into Darkness), puis je me suis associé à un camarade de classe, Kevin MEYER, pour réaliser un film sur la Guerre Civile intitulé Divided we fall, avec John AGAR, Nicholas GUEST, David CLOUD, Willard PUGH, et le futur interprète de mon Leatherface, R.A. MIHAILOFF. Ce film prit une telle importance dans nos vies que nous avons fini par quitter l'école pour le terminer. Le père de Kevin était un réalisateur de documentaires, et nous sommes allés au Colorado pour monter le film avec son équipement technique. Nous avons abouti à un film de 28 minutes, en noir et blanc, sans dialogues. Il a remporté plusieurs prix à travers le monde, et aujourd'hui encore, j'estime avoir beaucoup appris en le tournant. J'avais alors 21 ans.
Un peu plus d'un an après, je me suis associé à Darin SCOTT, que j'avais rencontré à l'USC (il était ingénieur) et à mon frère William (alors représentant en moquette) pour monter le financement de From a whisper to a scream au printemps 1985, et dont le tournage a commencé en juillet. Aussi, même si j'étais un metteur en scène débutant, je réalisais quand même des films (du moins, c'en était de vrais à mes yeux !) depuis un bon moment. Mais faire un film comme celui-là était néanmoins différent sur bien des points de ce dont j'avais l'habitude. Il y eut pas mal d'accrochages avec le cameraman pour obtenir ce que je voulais... mais j'avais la confiance et le soutien TOTAL des producteurs -- ce qui m'est rarement arrivé depuis ! J'avais le contrôle complet pour faire le film que je voulais, tant que nous disposions de suffisamment d'argent...

BBJ : Comment le projet a-t-il été monté exactement, et combien de temps s'est écoulé entre l'écriture du scénario et le tournage ?

Jeff C. BURR : Nous avions un partenariat limité, un peu à la façon de films comme Evil Dead (Sam RAIMI, 1982), Massacre à la tronçonneuse (Tobe HOOPER, 1974), La Nuit des morts-vivants (George ROMERO, 1968), etc... Des investisseurs misaient dans le film, mais sans ingérence créative. Mon frère William était vraiment le type qui apportait l'argent. Il était fermement déterminé à ce que le film se fasse, et la majorité des fonds provenait de la compagnie de moquette où il travaillait, à Dalton, là où nous avons tourné. L'époque était plutôt favorable, parce que nous étions au sommet de l'ère Reagan en 1985, et nul n'ignorait que la vidéo constituait alors une formidable source de bénéfices. L'idée d'un film d'horreur à petit budget était séduisante pour les investisseurs, d'autant qu'on n'en avait jamais tourné à Dalton, Georgie. L'idée de faire un film nous motivait vraiment... Nous avons écrit le script en mars, avril et mai 1985, et le tournage a débuté en juillet. Je ne mesurais pas ma chance, à l'époque !


Le co-scénariste Courtney JOYNER (à gauche) et son frère Mike

BBJ : Pourquoi avoir choisi le format du film à sketches ? Pour faciliter le tournage, ou parce que vous aimiez particulièrement ce type de films ?


Jeff C. BURR : En vérité, les deux ! C'était pour faciliter le tournage, et pour que les acteurs puissent tenir des rôles importants, même en ne tournant qu'une semaine, voire moins. Et j'aime beaucoup ce genre de films. J'ai toujours été un fan de l'Amicus [maison de production anglaise, spécialisée dans le film d'épouvante à sketches], et bien sûr d'Au coeur de la nuit (1945). J'ai beaucoup aimé L'Homme illustré (Jack SMIGHT, 1968) quand je l'ai vu gamin ; je ne le percevais pas comme une anthologie, même si c'en était une. Je ne sais pas quelle est mon anthologie préférée... peut-être Asylum (Roy WARD BAKER, 1972)... ou Pulp Fiction ! (Quentin TARANTINO, 1994)

BBJ : Réunir autant de comédiens célèbres dans un premier film relève de l'exploit ! Etiez-vous ami avec certains d'entre eux avant le tournage ?

Jeff C. BURR : Avoir beaucoup d'acteurs de qualité était mon but dès le départ. J'ai toujours recherché des "noms"... et dans mon film d'étudiant, nous avions John AGAR, que j'ai obtenu simplement en allant chez lui et en le lui demandant ! Nous avons adopté la même démarche pour From a whisper, et avons employé tous les moyens possibles pour avoir des noms intéressants dans la distribution. J'étais mon propre directeur de casting sur le film, et c'était un bonheur. Ayant beaucoup appris, j'étais à même de travailler avec des gens formidables. J'avais étudié la comédie avec Clu GULAGER auparavant, alors je le connaissais bien, ainsi que son épouse Miriam. J'ai rencontré Terry KISER lors d'une soirée chez le réalisateur Steve CARVER (Courtney JOYNER, mon co-scénariste, travaillait avec Steve sur un projet). Et une autre personne que j'ai rencontrée à cette occasion, Oscar WILLIAMS, un scénariste et cinéaste très talentueux, m'a orienté vers Rosalind CASH. Clu m'a recommandé Susan TYRELL, qui avait joué avec lui dans Tapehead (Bill FISHMAN, 1988)... et j'étais fan de Harry CAESAR depuis des années, grâce aux films de Robert ALDRICH. La plupart de ces acteurs étaient heureux qu'on leur propose des rôles inhabituels, que personne ne leur offrait jamais ; ils y voyaient un défi amusant. J'ai obtenu le numéro de téléphone de Cameron [MITCHELL] par l'ami d'un ami, le scénariste Donald G. THOMPSON, et je l'ai appelé aussitôt à Palm Springs où il vivait, à deux heures et demi à peu près de Los Angeles... Il m'a dit de venir tout de suite avec le script. Alors Courtney et moi avons fait la route jusque là-bas, et nous avons passé la nuit chez lui... et nous avons immédiatement compris qu'il serait parfait pour le film !


Clu GULAGER et le cadavre de sa victime (1er sketch)
(photo de tournage, Co : David WHITE)


BBJ : Vous semblez avoir un grand intérêt pour la direction d'acteurs. On trouve deux performances particulièrement remarquables dans ce film : celle de Clu GULAGER, et celle de Cameron MITCHELL. Commençons par le premier. GULAGER crée une gestuelle très particulière pour son personnage : sa façon de fumer nerveusement ses cigarettes, le jeu avec son mouchoir quand il téléphone à Grace, ses mouvements saccadés. Et puis, sa silhouette est méconnaissable : cheveux blancs, lunettes épaisses. A-t-il apporté des éléments personnels pour ce rôle, ou ces détails physiques étaient-il dans le scénario au départ ?

Jeff C. BURR : Oui, j'ai un immense intérêt pour les acteurs, parce qu'au bout du compte, s'ils ne fonctionnent pas, le film et l'histoire ne fonctionnent pas non plus. On peut pardonner bien des choses à un film (les faiblesses budgétaires, la mauvaise photographie, etc...) tant que l'histoire fonctionne et que les comédiens aident à la rendre crédible. Il y a tellement d'acteurs avec qui j'aimerais travailler, connus ou inconnus, que ça me donne envie de faire encore 50 films !
Clu GULAGER a apporté tellement d'idées pour son rôle, il était un vrai partenaire créatif sur cette histoire. Bon, ça ne signifie pas que j'aimais toutes ses idées, ou que je pensais qu'elles convenaient systématiquement au film que j'avais en tête... mais quand elles collaient, c'était tellement excitant. Il a apporté ses lunettes de Los Angeles... il était prévu que le personnage en porte, mais il a trouvé celles-ci en particulier dans une boutique d'accessoires et les a amenées. Quand je les ai vues sur sa figure, le personnage s'est trouvé totalement bouclé. Je voulais qu'il ait les cheveux teints, et nous en sommes venus à l'idée qu'ils soient blancs, ce qui lui donnait un look vraiment intéressant. Sa façon de fumer des cigarettes est née au cours d'une petite répétition, et il l'a conservée... La nervosité et l'aspect guindé du personnage sont des choses dont Clu était vraiment responsable, c'était une parfaite extension du mental de Stanley. C'est également lui qui a eu l'idée de chanter pour Grace après l'avoir tuée, et la chanson est de lui. Il était tellement heureux d'avoir à faire ça ! Je le revois encore en train d'écrire les paroles sur un morceau de carton placé derrière la caméra, pour qu'il puisse s'en souvenir... Je crois que sa femme, Miriam (qui était une chanteuse extraordinaire), l'a aidé à créer cette chanson. Donc, c'était son interprétation de bout en bout, mais comme tout bon acteur (et c'en est un très grand), il puise son inspiration dans le personnage et le script et il se l'accapare. Immersion totale dans le personnage, et total engagement dans chaque scène. Il m'a appris une foule de choses au cours des années, et je suis fier de dire que je suis son ami et celui de sa famille.


Clu GULAGER (1er sketch)
(Photo de tournage, Co : David WHITE)


BBJ : Comment a réagi Miriam BYRD-NETHENY (épouse de Clu GULAGER) en apprenant qu'elle allait jouer la soeur incestueuse de... son mari ?

Jeff C. BURR : Elle y a pris un pied ENORME ! Elle aimait le rôle, elle aimait tourner avec Clu (elle n'eut pas souvent l'occasion de le faire), et bosser avec elle était si drôle. J'ai eu le plaisir de travailler avec elle sur plusieurs films, et ce fut un bonheur total à chaque fois. Le fait qu'ils jouent un frère et une soeur n'a suscité aucun malaise... Ils ont fait tellement de choses "outrées" durant des années ; elle jouait dans le film inachevé de Clu, John and Norma Novack, qui est brillant. Et dont le sujet très dérangeant éclipse tout ce que l'on peut trouver dans From a whisper. Elle est décédée il y a quatre ans, et elle manque énormément à tous ceux qui l'ont connue.


Miriam BYRD-NETHERY (g.) et Clu GULAGER (d.),
protagonistes du 1er segment,se penchent sur le cadavre du deuxième sketch. (Photo de tournage, Co : David WHITE)


BBJ : A l'époque, Cameron MITCHELL était connu pour avoir de sérieux problèmes avec l'alcool. Sa performance dans le film est pourtant impeccable, c'est sans doute la meilleure de sa fin de carrière. Il semble très impliqué, ce qui n'était pas vraiment le cas dans ses derniers films. Comment s'est déroulé le tournage avec lui ?

Jeff C. BURR : Cameron était un cas étrange... Voilà l'un des acteurs les plus talentueux de sa génération, et on peut difficilement dire que son rythme de travail a ralenti avec le temps quand on jette un oeil sur sa filmographie. Mais on parle généralement de lui comme de John CARRADINE, quelqu'un qui a gâché son talent dans une multitude de mauvais films. Je ne suis pas entièrement d'accord avec ça, même s'il y a peut-être un peu de vérité.
Ce fut un plaisir de travailler avec Cameron sur From a whisper. Il était complètement investi dans le rôle, il s'intéressait à l'histoire de la guerre civile américaine, ayant joué dans un téléfilm de référence sur le procès d'Andersonville, réalisé par George C. SCOTT (The Andersonville trial, 1970) ; c'est pourquoi il connaissait bien la question. Je crois qu'il respectait le script, et considérait qu'il était plusieurs crans au-dessus des habituels petits budgets dans lesquels il tournait. Il avait d'excellentes idées, et je sais que le film est meilleur grâce à lui. Mon but était de montrer aux gens (ou plutôt, de leur rappeler) quel formidable acteur il était. Aussi, je fus vraiment satisfait de voir que plusieurs critiques saluaient sa performance, même s'ils n'aimaient pas le film ! Je peux affirmer que pour ce film en particulier, il n'a jamais bu sur le plateau, pas une seule fois. Ce n'était d'ailleurs pas son problème spécifique, je ne pense pas, du moins pas à l'époque. Je crois qu'il prenait des pilules diététiques pour perdre du poids, car il voulait obtenir un rôle dans la série d'Aaron SPELLING, Les Colby. Mais il était très professionnel, plein de vie et de joie... c'était merveilleux de l'avoir sur le plateau.
Le seul point négatif était une chose dont les gens parlaient entre eux... il aimait l'ail, et croyait aux vertus curatives de l'ail cru. Il pouvait avaler plus de dix gousses d'ail par jour... et il était en pleine forme ! Il fumait beaucoup également ; il allumait une clope, l'oubliait, et en allumait une autre, de sorte qu'il se retrouvait à en fumer deux en même temps. Mais dans les petites pièces confinées où nous tournions ses scènes, combinée à la chaleur et à l'humidité de la Georgie en été, l'odeur d'ail était insoutenable !!! L'un des problèmes de Cameron à l'époque était qu'il aimait se rendre aux courses hippiques, et qu'il lui arrivait d'y parier tout le salaire d'un petit film. Aussi, il avait une équipe informelle de gardiens qui essayait de l'en empêcher. Il me manque vraiment, et j'aimais son travail... Jetez un œil sur La Bête hurle (André De TOTH, 1953), Mort d'un commis voyageur (Laslo Benedek, 1951), Hombre (Martin RITT, 1977), ou sur des épisodes de Chapparal... C'était un foutu bon acteur... formidable visage... grande présence... Sa performance dans Whisper est une chose dont je suis très fier, et il en était fier aussi. Je l'ai vu pour la dernière fois quelques mois avant sa mort, en 1994... J'avais essayé de l'engager dans un film d'action avec Oliver GRUNER que je devais réaliser. Le film ne s'est pas fait, et je n'ai jamais plus travaillé avec lui ensuite ; mais il a eu une grande vie, qu'il a pleinement vécue. ET il était incroyablement fier des cinq ou six films qu'il avait tournés avec Mario BAVA... il aimait BAVA et aimait l'évoquer...


"Les petites pièces confinées où nous tournions ses scènes"
(4ème sketch, Co : David WHITE)

BBJ : Vous avez employé Vincent PRICE à une époque où il était assez amer, et critiquait les films fantastiques. On sait qu'il a jugé le film trop gore, lors de sa sortie. Et Denis MEIKLE a écrit, dans son livre "Vincent Price, the Art of Fear", qu'il avait des problèmes conjugaux avec Coral BROWNE au moment du tournage. Cette tristesse se ressentait-elle sur le plateau ?

Jeff C. BURR : C'est une longue histoire que celle de Vincent PRICE dans From a Whisper. Bien sûr, nous le voulions depuis le début pour ce rôle ; j'avais donc déniché ses coordonnées dans un service d'adresses de célébrités, et je suis allé chez lui avec mon producteur Darin SCOTT, pour lui remettre le script et lui parler du film. Nous pensions qu'en passant par un agent, nous ne serions pas pris au sérieux, parce que nous n'avions pas beaucoup d'argent, étions des cinéastes inconnus, etc... Donc, nous sommes allés en voiture jusqu'à sa maison, nous nous sommes garés dans la rue, nous avons vu le facteur apporter un colis, et Vincent lui ouvrir la porte ! Nous avons attendu cinq minutes avant d'aller frapper à notre tour. Quand il nous a ouvert, nous lui avons dit que nous étions cinéastes, etc... et IL NOUS A INVITE A ENTRER... Il n'aurait pas pu être plus chaleureux et cordial qu'il ne l'a été. Rien ne l'empêchait de nous envoyer balader, de nous dire d'appeler son agent, ou ce que vous voulez. Qu'il nous ait convié à entrer est, je crois, très révélateur de sa personnalité. Il nous a parlé pendant dix minutes, a pris le script, et nous a dit qu'il le lirait. Le jour suivant, nous avions un message de lui sur notre répondeur, nous disant qu'il trouvait le film bien écrit, qu'il aimait le format de l'anthologie, mais que ce n'était pas le genre de films qu'il souhaitait faire à l'heure actuelle. Il ne disait pas :"Au Diable votre film !", mais c'était quand même une façon de fermer la porte. Du moins, dans notre esprit. Ce devait être autour de mai 1985... Bien...
Nous réalisons le film, tournant les quatre histoires à Dalton, en Georgie, en nous réservant de tourner les scènes de liaison à Los Angeles avec un acteur connu, que nous choisirions en fonction du budget qui nous resterait ! Nous procédons au montage, assemblons les quatre segments (mais sans le final cut, sans musique ni effets, etc...), et planifions les scènes de liaison. Je me disais vaguement que Max VON SYDOW pourrait être notre acteur. Pourquoi ? Je n'en ai aucune idée, mais je le voyais bien présider le film, spectral et intimidant. Son agent était un type nommé Walter KOHNER, qui avait représenté de grands noms d'Hollywood, comme Billy WILDER, John HUSTON, etc... Dans les années 80, l'essentiel du boulot de son agence était fourni par Charles BRONSON - qui avait pris Pancho KOHNER comme producteur - et quelques seconds rôles et vedettes plus ou moins connus. Je téléphone donc à Walter, lui parle de notre projet, lui demande de lire le script, puis il me rappelle. Il me dit que Max VON SYDOW ne ferait le film en aucune façon, mais qu'il avait le client parfait pour moi... Vincent PRICE ! Je n'ai pas mentionné le fait que nous avions déjà contacté Vincent plusieurs mois auparavant. Walter en parla à Vincent, qui demanda à voir l'un des sketches dans une salle de projection de Beverly Hills. Nous décidons de lui montrer le plus sobre des quatre, et le plus attractif sur le plan visuel (l'épisode du marais, avec Harry CAESAR), sans faire allusion à notre brève rencontre précédente. Vincent voit l'épisode et accepte de faire le film. Il devait partir en voyage pour une lecture au sujet de l'art et de la cuisine, et pendant ce temps, avec la bénédiction de Walter, nous réécrivîmes les scènes de liaison, en profitant à fond du fait que nous avions désormais Vincent. Mais voilà que dix jours avant le tournage, Walter nous appelle, paniqué... "Vincent déteste le script ! Il se retire du film !!!" (et c'était le même script dont Walter nous avait dit qu'il était brillant, et que Vincent l'aimait !) Il me fallait donc l'appeler sur son bateau, pour essayer de le convaincre. Peut-être cet appel téléphonique fut-il la meilleure direction d'acteur que j'ai jamais effectuée. Je le persuadai de faire le film, et il m'adressa tout un tas de requêtes, la plus importante étant un téléprompteur, pour qu'il n'ait pas à apprendre son texte. Je parvins à le convaincre de nous accorder une demi-journée de répétition, pour qu'il puisse voir le décor, se mettre dans l'ambiance et rencontrer ses partenaires, etc...
Ce fut un vrai triomphe quand il arriva au studio de prise de son de Roger CORMAN à Venice -- affectueusement baptisé "Le Chantier", parce qu'il ressemblait vraiment à ça. Vincent rencontra tout le monde, fit une rapide séance de photos, puis nous passâmes aux répétitions. Nous avions le téléprompteur pour lui, installé sur le plateau. Il jeta un œil dessus, puis me regarda, et dit... "Qu'est-ce que ça fait là ?" Je m'apprêtais à lui répondre, mais il m'interrompit d'un signe de la main et dit : "Je n'utilise jamais ce genre de choses", et délivra une parfaite interprétation de la première scène, à la lettre près ! J'ai bien cru tourner de l'oeil, mais à partir de ce moment, nous n'avons plus eu le moindre problème avec Vincent. Ce fut même tout le contraire. Il était MERVEILLEUX au travail, si charmant et ouvert avec tout le monde sur le plateau. Otto PREMINGER venait de mourir, et Entertainment tonight [une émission de télévision] vint l'interviewer à propos de Laura (Otto PREMINGER, 1944). Il était amusé et un peu effrayé par Susan TYRELL, qui avait apporté ses sculptures pour qu'il les critique. C'était des sortes d'icônes de la fertilité, qu'elle appelait ses "petites salopes", et tout ce que Vincent trouvait à me dire à ce propos était : "Elle est très dérangée".
Donc, l'amertume que vous évoquez n'était pas vraiment apparente. Vincent était de ces hommes qui prennent vie sur un tournage ; aussi, cela masquait tout trouble intérieur. Néanmoins, oui, dans l'une des interviews qu'il donna sur le plateau, il se mit en colère quand un journaliste le décrivit comme un "acteur de films d'horreur". Il tiquait un peu à ce sujet à l'époque.
Après le tournage de ses scènes, qui ne dura que deux jours, un article parut dans le Los Angeles Time à propos de sa participation au film, qu'il disait être "son dernier film d'horreur". Il déclara ça tel quel, et ce fut imprimé. Forrest J. ACKERMAN lut cet article sans réaliser que Vincent avait déjà tourné le film, et il lui écrivit une lettre cinglante, disant qu'il ne pourrait que regretter d'être associé à un tel film, si sanglant, si pervers et dégénéré. Forry avait vu les quatre sketches lors d'une projection où je l'avais convié, en espérant qu'il en parlerait dans son magazine. Il décréta que c'était l'un des films les plus dépravés qu'il eut jamais vu, et écrivit dans sa lettre que ça l'avait rendu littéralement malade de voir Clu avec sa femme (soeur) nue dans la baignoire ! Cette lettre influença l'opinion de Vincent sur le film jusqu'à sa mort. Je ne crois pas qu'il l'ait jamais vu. Je lui ai écrit pour lui proposer une projection privée, et il m'a répondu que sa santé ne le lui permettait pas pour l'instant, car il sortait d'une opération du pied. Mais juste après le tournage, il m'écrivit une lettre formidable, qui prouvait toute la classe de ce gentleman, disant qu'il était désolé qu'il s'agît plus d'un cri que d'un chuchotement, mais qu'il ne regrettait rien et avait hautement apprécié le tournage. C'est le clou de ma carrière de pouvoir dire que j'ai travaillé avec Vincent PRICE, et je crois qu'il a assuré au film une sorte de longévité, rien qu'en y apparaissant -- car ce fut, et de loin, le film le plus modeste économiquement auquel il ait participé !


Rosalind CASH et Vincent PRICE (photo de plateau)

Courtney JOYNER (g.), Tony CLAY et David Del VALLE (d.) autour de Vincent PRICE

BBJ : Dès votre premier film, on perçoit une thématique très personnelle, un univers bien défini. Beaucoup d'éléments de From a whisper to a scream se retrouvent dans vos films suivants. Je citerai trois thèmes en particulier : les enfants dans la guerre (c'est l'un des sujets de Straight into darkness), une méfiance à l'égard des groupes communautaires (le monde du cirque, l'armée, mais aussi la famille), et une certaine critique du matriarcat (vous êtes le premier à avoir intégré des femmes dans la "famille tronçonneuse" : une petite fille, et une mère atroce.) Pouvez-vous me préciser ce qui vous intéresse dans ces thèmes ?

Jeff C. BURR : Je vous remercie de dire cela. Je suis d'accord avec votre jugement, mais je ne connais vraiment pas la réponse à cette question. Si j'allais chez un psychologue, cela m'aiderait peut-être. La famille est certainement un sujet fertile au cinéma, et qui m'a toujours intrigué. J'aime aussi les enfants, et j'aime travailler avec eux, étant un peu un enfant moi-même ! Je dirai que dans Leatherface, les scènes dont je suis le plus satisfait sont celles qui impliquent les dynamiques familiales internes, et plusieurs furent coupées dans la version exploitée en salles. En ce qui concerne la guerre, tout ce que je puis dire est que mon grand-père était militaire de carrière, et qu'il a combattu durant les deux guerres mondiales. Mon père et mon oncle étaient dans l'armée durant la Seconde. Alors, cela a peut-être eu un effet. Quand mon grand-père était parmi nous lorsque j'étais gosse, on pouvait l'entendre tirer dans son sommeil, hurler, revivre ses expériences de guerre... Une partie de moi en est restée hantée.


Tournage dans le marais (2ème sketch ; Co : David WHITE)

Terry KISER (2ème sketch ; Co : David WHITE)

Musique de la scène des marais (Jim MANZIE)



BBJ : A présent, une stupide question de fan : où avez-vous trouvé la bibliothèque d'Oldfield, que j'adore ?

Jeff C. BURR : La bibliothèque d'Oldfield était double : l'extérieur était une maison à Camarillo, en Californie, et l'intérieur était un décor construit dans le studio de Roger CORMAN par Cynthia CHARETTE (qui travailla par la suite sur Pumpkinhead [Stan WINSTON, 1989] et Freddy sort de la nuit [Wes CRAVEN, 1994], entre autres). J'ai demandé à Roger de venir sur le plateau dire bonjour à Vincent - et quand il le fit, ce fut un grand moment. Quand il vit Vincent assis là, Roger me regarda et me dit : "Jeff, j'ai l'impression d'avoir déjà dirigé ce film !"...

BBJ : La fin du second sketch me fait beaucoup penser, par sa cruauté et le sort qui échoit au héros, à Johnny s'en va-t-en guerre (Dalton TRUMBO, 1971). Etait-ce délibéré ?

Jeff C. BURR : Non, ça ne l'était pas... Mais je vais vous raconter une petite anecdote : vous vous souvenez des deux gars dans la camionnette qui découvrent le sac dans lequel est enfermé ce qui reste du corps de Jesse ? Eh bien, je suis l'un d'eux, le mec à la droite de l'écran, qui approche du sac et qui dit : "C'est quoi ce putain de truc ?" La fin de cet épisode est clairement influencée par La Patte de singe (célébrissime nouvelle de W.W. JACOBS), mais je ne sais pas si j'avais vu Johnny s'en va-t-en guerre à l'époque. J'avais lu le roman au lycée, ceci dit. Plus tard, j'ai vu le film, et dirigé plusieurs films avec Timothy BOTTOMS, un chouette type ! (Timothy BOTTOMS était l'interprète principal de Johnny s'en va-t-en guerre)


Tournage du 2ème sketch. Au centre, Jesse (Terry KISER) (Co : David WHITE)

BBJ : Il est très rare de voir des "méchants" soldats nordistes dans un film américain - et ceux du dernier sketch sont particulièrement odieux. Etiez-vous conscient de l'originalité de ce point de vue, et n'avez-vous pas craint de vous attirer des critiques à ce sujet ?

Jeff C. BURR : Je n'avais certainement pas peur des critiques. L'histoire se déroule durant la marche vers la mer, pendant la campagne de Sherman, qui toucha la ville de Dalton d'où je suis originaire. Et la maison où nous avons tourné ce sketch était le véritable hôpital de campagne des hommes de Sherman en 1864, sur la route de Chattanooga à Atlanta. Il m'a semblé thématiquement correct de parler des soldats nordistes, puisque Sherman fut l'un des premiers en Amérique à proclamer la guerre totale et à massacrer autant de civils que possible. On peut encore trouver des balles de mousquets là-bas, et il y a un cimetière confédéré ; aussi, même après tout ce temps, les cicatrices de cette guerre sont encore visibles si vous prenez le soin de regarder attentivement.

BBJ : Pour finir, si vous deviez jouer l'un des personnages du film, lequel choisiriez-vous, et pourquoi ?

Jeff C. BURR : Ma foi, c'est une question qu'on ne m'a jamais posée, alors je ne sais pas vraiment, sinon peut-être Felder Evans, parce qu'il a le secret de l'immortalité ! Mais puisqu'il faut s'en aller, la façon dont le fait le Mangeur de Verre (Ron BROOKS) me semble joliment impressionnante !


Retouche de maquillage pour Megan McFARLAND
(1er sketch) (Co : David WHITE)


Stanley Burnside, psychopathe nécrophile (le génial Clu GULAGER)


Dialogue de Vincent PRICE et Susan TYRELL (V.F.)



BONUS :

Le Site Officiel de Jeff C. BURR
Un formidable montage vidéo de quelques grands moments des films de Jeff C. BURR (sur le site officiel de Straight into Darkness)
Une interview récente et très complète de Jeff sur le site Icons of Fright
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