vendredi 29 août 2008

FRIGHT NIGHT (Vampire, vous avez dit vampire ? - 1985)

L'un des films d'épouvante les plus ouvertement gay des années 80, FRIGHT NIGHT continue d'être ignoré comme tel par l'ensemble de la critique et des fantasticophiles. L'analyse queer très complète et étayée offerte par Harry M. BENSHOFF dans son indispensable ouvrage Monsters in the closet - Homosexuality and the horror film, n'a pas changé grand-chose à cet état de fait. L'aveuglement des aficionados du cinéma fantastique, relativement au contenu homosexuel de certains de leurs films-cultes, n'a jamais cessé de m'étonner, et le cas de FRIGHT NIGHT en constitue un exemple assez hallucinant. Je me propose, dans cet article, de recenser divers éléments scénaristiques et esthétiques qui font du film de Tom HOLLAND l'une des oeuvres gay les plus caractérisées du "genre". Suite à cela, j'aimerais soulever, dans mon prochain post, une question qui, en tant que fantasticophile homosexuel, me turlupine depuis nombre d'années : pourquoi les fans d'horreur, dans leur grande majorité, manifestent-ils un tel rejet de tout discours queer appliqué à leurs oeuvres fétiches ? Pourquoi cet entêtement à ignorer -- ou nier avec véhémence -- ce qui, dans le cas de FRIGHT NIGHT ou de classiques encore plus respectés du genre (La Fiancée de Frankenstein, Les Maîtresses de Dracula, Théâtre de sang...) relève de l'évidence ? D'ores et déjà, je convie chaudement mes lecteurs, si l'envie leur en prend, à m'apporter leur point de vue sur cette question troublante...

Affiche italienne de FRIGHT NIGHT

RESUME :


Fanatique de films d'horreur, le jeune Charlie Brewster (William RAGSDALE) soupçonne ses nouveaux voisins -- le séduisant antiquaire Jerry Dandridge (Chris SARANDON) et son assistant Billy Cole (Jonathan STARK) -- d'être des vampires. Après avoir assidûment surveillé leurs agissements, il parvient à les démasquer et décide de les anéantir. Pour l'épauler dans cette mission, il fait appel à un présentateur de films d'épouvante de la télé locale : Peter Vincent (Roddy McDOWALL), qui s'avère aussi froussard que peu compétent en matière de surnaturel. Informé des intentions de Charlie, Jerry Dandridge riposte en séduisant la fiancée du jeune garçon, et en transformant l'un de ses amis, "Evil" Ed (Stephen GEOFFREYS), en "créature de l'ombre". Charlie et Peter Vincent investissent la demeure de Dandridge et se préparent à l'affrontement.

L'AVIS DE BBJANE :

Plutôt qu'une critique proprement dite (on ne les compte plus sur le net, et je ne vois pas l'intérêt d'ajouter mon caillou à l'édifice), je soumets à votre appréciation la liste des éléments queers du film.
J'ai presque honte de les répertorier, tant ils tombent sous le sens -- mais il est parfois nécessaire d'enfoncer le clou (à défaut du pieu...)


** Jerry Dandridge et son assisant Billy Cole sont présentés comme un couple gay (les fans du film ignorent généralement ce fait, lorsqu'ils ne le nient pas purement et simplement.) La mère de Charlie Brewster, affriolée par le voisinage du playboy Dandridge, en conçoit d'ailleurs une certaine amertume, dont elle fait part à son fils.



Ceci N'EST PAS un couple gay.

** Charlie Brewster éprouve une fascination immédiate et obsessionnelle pour Dandridge. Dès le début du film, son intérêt pour ce nouveau voisin le détourne des étreintes de sa fiancée, Amy Peterson, qui le lui reproche vertement et l'accuse de chercher un fallacieux prétexte pour ne pas coucher avec elle.

** La première attaque de Dandridge contre Charlie fait écho aux innombrables scènes de séduction vampirique que l'on trouve dans les grands classiques du genre : intrusion du monstre dans la chambre de sa victime, frayeur de cette dernière, mélange de rébellion et de fascination. A ceci près que, dans les oeuvres classiques (disons, celles de la Hammer, auxquelles FRIGHT NIGHT se réfère le plus explicitement), le vampire s'introduit chez des proies féminines. Le potentiel érotique et la charge de sensualité sont préservés par Tom HOLLAND, mais prennent ici une coloration nettement homophile. Bien que les adversaires soient tous deux masculins, le jeu de la séduction est respecté.



Charlie et Jerry. "Tu veux un baiser ?"

** Autre objet de fascination pour Charlie Brewster (décidément porté sur les figures masculines) : Peter Vincent, comédien raté mais idole du jeune garçon, qui lui prête une autorité et des compétences (en matière de vampirisme) dont il est totalement dépourvu. Substitut du père absent (celui de Charlie n'apparaît pas dans le film, et n'est guère évoqué), Peter Vincent est aussi objet d'adulation (Charlie passe ses soirées à l'admirer à la télévision), et l'"éducateur" rêvé par Charlie -- le protecteur chargé de le guider dans le monde terrifiant des différences (monstrueuses / sexuelles) qu'il veut affronter.


** "Evil" Ed, le souffre-douleur du lycée, mais ami de Charlie, est le prototype de l'adolescent homosexuel tel qu'Hollywood, réactionnaire et puritain, s'applique généralement à en atténuer la représentation. Jeune garçon "bizarre", instable, excentrique, potentiellement révolté et de mauvaise compagnie, "Evil" Ed apparaît comme le descendant d'une longue lignée de "rebelles sans cause", sexuellement ambigus, dont le modèle peut-être vu dans le Sal MINEO de La Fureur de vivre. S'il n'est jamais nommément fait allusion à son homosexualité, sa différence est en revanche copieusement illustrée.


** La scène de la mort d'"Evil" Ed (transpercé, sous la forme d'un loup, par le pieu de Peter Vincent, le jeune garçon recouvre son apparence humaine dans d'horribles douleurs et d'interminables contorsions) a traumatisé toute une génération de fantasticophiles, comme en attestent d'innombrables témoignages de fans, qui y voient généralement le sommet émotionnel du film. Elle est aussi placée sous le signe d'une compassion rare dans le cinéma d'épouvante, manifestée pour le monstre par son exterminateur. Peter Vincent, atterré par les souffrances de l'adolescent, observe son agonie avec les larmes aux yeux, et demeure prostré devant son corps nu. Pour les spectateurs gays, cette séquence prend une dimension symbolique, et apparaît comme emblématique des souffrances morales et / ou physiques auxquelles les expose leur différence.



"Evil" Ed et Peter Vincent. Le monstre mourant et son exécuteur. L'homme est un loup pour l'homo.

** La vampirisation de "Evil" Ed par Jerry Dandridge dans une impasse obscure, a toutes les apparences d'une scène de séduction homosexuelle. "Tu n'as pas à avoir peur de moi, déclare Dandridge à sa victime. Je sais ce qu'être différent signifie. Désormais, plus personne ne se moquera de toi ou ne te fera de mal. J'y veillerai. Tu n'as juste qu'à me tendre la main. Allons, Edward, tends-moi la main." Et Dandridge d'envelopper lentement le jeune garçon dans les pans de son trench-coat...


** Comme le souligne de façon amusante Harry M. BENSHOFF dans son ouvrage Monster in the closet, la plupart des scènes d'agressions vampiriques nous montrent le vampire attaquant sa victime par derrière, (je cite :) comme s'il allait la sodomiser plutôt que la mordre.


** De nombreux plans jouent sur une symbolique d'actes homoérotiques. Le plus fameux d'entre eux (évoqué par le comédien Jonathan STARK lors d'une table ronde réunissant plusieurs artisans du film) nous montre Billy Cole agenouillé devant Jerry Dandridge afin de soigner sa main blessée, le cadrage suggérant une fellation. STARK, qui assure n'avoir d'abord pas compris l'insistance du réalisateur à le faire s'agenouiller devant son partenaire, eut les yeux dessillés en découvrant le film sur l'écran.



Ceci N'EST PAS une pipe.

** Pour conclure, impossible de ne pas noter la présence essentielle dans le casting d'au moins trois personnalités ouvertement homosexuelles (et pour deux d'entre elles, plutôt militantes) : les comédiens Roddy McDOWALL, Stephen GEOFFREYS (qui mena une carrière parallèle d'acteur dans le porno gay), et Amanda BEARSE (qui déclara, lors d'une Gay Pride à l'Université de Californie du Sud, que l'intention de Tom HOLLAND, en réalisant FRIGHT NIGHT, était de dépeindre un vampire queer, et que chaque allusion homosexuelle était intentionnelle -- voir Monsters in the closet, page 250.) Du reste, un simple survol de la filmographie de HOLLAND, en tant que scénariste ou réalisateur, dénote un intérêt prononcé pour les thématiques queers, avec des oeuvres aussi fortement connotées que Psychose II, Class 1984, Child's play ou le très "horrific-homo" The Beast within. Notons également que le comédien Chris SARANDON débuta sa carrière cinématographique en incarnant l'aspirant-transexuel amant d'Al PACINO dans Un Après-midi de chien de Sidney LUMET -- ce qui lui valut une étiquette gau friendly dont il ne put jamais se débarrasser (si tant est qu'il le souhaita...)


Du "Cauchemar de Dracula" (Terence FISHER - 1958)...

au supplice d'"Evil" Ed (1985)... 27 années d'identiques souffrances pour le monstre queer, lesbien ou gay.

Lorsque FRIGHT NIGHT sortit en salles, la presse évita soigneusement toute allusion aux connotations homosexuelles du scénario et de la mise en scène -- difficile de croire qu'elle ne les perçut pas, à moins d'une faiblesse analytique fort dommageable à la profession de critique.
Ce silence est encore plus "criant" relativement aux commentaires émanant de la presse dite "spécialisée" (dans le cinéma de genre), qui se targue pourtant assez facilement d'une liberté de vue et de ton bannie des revues mainstream.
En France, les deux magazines les plus populaires en ce domaine, "L'Ecran fantastique" et "Mad Movies", louèrent les qualités du film (sur l'air du : "Bien joué, bien filmé, de chouettes effets spéciaux, et on a peur et on rigole...") sans esquisser la moindre réflexion sur son contenu -- mais il est vrai que la réflexion n'était guère, à l'époque (et à peine davantage aujourd'hui), un point fort de la presse dite "spécialisée"...
D'autres films contemporains de FRIGHT NIGHT, et faisant appel, eux aussi, à une thématique clairement gay (La Revanche de Freddy, Génération perdue) subirent le même (manque de) traitement.
En mars 2008, plusieurs membres de l'équipe du film furent réunis pour une interview commune, dans le cadre de la Fear fest ayant lieu à Dallas. Le caractère queer du film n'y fut évoqué qu'une seule fois, brièvement, et pour faire l'objet d'une dénégation de la part du comédien William RAGSDALE -- lequel estime, en substance, que certains critiques racontent trop facilement n'importe quoi, et que FRIGHT NIGHT n'est rien d'autre qu'un "film de vampires tout simple". Propos mitigés par Jonathan STARK, qui rappelle avec humour l'anecdote de "l'agenouillement", évoquée plus haut.
Tom HOLLAND, pour sa part, demeura silencieux.

LIENS :

Une partie de l'équipe du film fut réunie pour une interview, en mars 2008, à l'occasion de la deuxième édition de la Fear fest, à Dallas, Texas. La transcription intégrale de la rencontre, et quelques extraits vidéos, sont consultables ici -- par la grâce de l'indispensable site Icons of fright.

Conflit de générations : rencontre entre deux gays issus d'époques différentes. Difficile de ne pas discerner, dans la confrontation Peter Vincent / "Evil" Ed, l'incommunicabilité entre deux représentants d'une manière différente de vivre son homosexualité : l'un peinant à sortir du placard (McDOWALL), l'autre fraîchement et fièrement affirmé (GEOFFREYS). Deux scènes aussi sombres que lumineuses, visibles sur YouTube.

Une excellente approche queer du film (et quelques liens utiles), à découvrir sur Outcyclopedia, l'encyclopédie gay et lesbienne du web.


8 commentaires:

dalifan a dit…

hello BBjane ! tu vas trop vite pour moi quelle rapidité d'ecriture sur ce blog, pas le tps de découvrir tous les articles mais j'y reviendrais. J'adore cette version de "bette davis eyes" que je ne connaissais que par Kim Carnes qui anime musicalement ton blog. Bonne continuation et je fais comme tu m'as dit pour "morituri" lol
bizz

bbjane a dit…

Hello Dalifan,
Un grand merci pour "Morituri" ! Ron Ford m'a confié que Tim Murphy avait trouvé une autre façon de rebaptiser ce film, en prenant la première syllabe de chaque mot du titre, ce qui donne... HoMo !... Tu peux découvrir d'autres reprises de titres célèbres par Gennaro Cosmo Parlato, en cliquant sur son nom sous le lecteur Deezer. Bises !

dalifan a dit…

"Sal MINEO de La Fureur de vivre"

oui c'etait explicite, mais les foules de l'epoque n'etait pas prete à en entendre davanatage, surtout aux USA ou le sujet reste quoiqu'on dise, dans la " deep america" totalement tabou. Y'a "San francisco" et "delivrance" aux USA...C'est le grd ecart. Les USA c'est le pays des contrastes. Rien n'y est tiède. C'est pour ça que j'aime tant ce pays aussi... mais bon, pour Sal mineo ( qui a fait un disque aussi, d'ailleurs ) tu as farpaitement raison !
PS : OK pour les titres de Parlato j'ai trouvé la fonction.Et pour la trad, ça m'a fait un bon exo, suis pas encore totalement rouillée...ouf finirais pas sur la " planete interdite"

bbjane a dit…

Dalifan, tu me mets en émoi !... Un disque de Sal MINEO ?... Où peut-on trouver ça ???... Je viens tout juste de me procurer, dans la mouvance, un disque de George MAHARIS -- vedette de la télé, homo "éventé" suite à quelques incartades malencontreuses dans des toilettes publiques (décidément, les George n'ont pas de chance... Salut Mister MICHAEL !...) Je VEUX ce disque de MINEO !... Ou je te fais manger du rat mort, comme toute BBJANE qui se respecte !...

Damien a dit…

Excellente - et très pertinente - analyse du film.

Pour tenter de répondre à ta question, je crois que si la plupart des fantasticophiles s'entêtent à nier le contenu ouvertement gay de "Fright Night", c'est parce qu'ils continuent à voir le film avec les yeux de gamins de 14 ans. Les grands enfants qu'ils sont passent complètement à côté de la thématique homo du film, ils le perçoivent sous sa seule dimension fantastique. Ce fut aussi mon cas, et il aura fallu que j'attende les 15 ans qui ont séparés mon premier "visionnage" de "Fright Night" de celui que j'ai fait récemment, pour que l'homophilie du film me saute à la figure (si j'ose dire).

Toutes proportions gardées, le phénomène me fait penser au clip de "Bronski Beat": "Small Town Boy", dont le contenu ouvertement homo me passait à 10 milles au dessus de la tête quand je le regardais dans le Top 50, dans les années 80, alors que maintenant ça crève les yeux que c'était une sorte de manifeste gay...

Tout ça pour dire que les interprétations des films sont aussi question d'évolutions personnelles, et que c'est ce que nous sommes, ou ce que nous devenons, qui conditionne ce que nous voyons et ce que nous pensons.

Dans ce domaine, je n'ai pas beaucoup de "pitié" pour la plupart des fantasticophiles, dont beaucoup sont restés scotchés sur leur adolescence comme des mouches sur une bouse. Après ça comment veux-tu qu'ils voient un film autrement qu'au degré le plus basique, pour ne pas dire primaire?

A part ça c'est un régal de lire ce blog, vivement la suite!

bbjane a dit…

Cher Damien,
Excellente -- et très pertinente -- approche de mon analyse.
Mais contrairement à toi, j'ai tendance à penser que les gamins de 14 ans perçoivent -- inconsciemment, peut-être, mais avec acuité -- le propos "secret" du film, duquel les vielles badernes de "20 ans et plus" préfèrent se tenir à distance. Ton dessillement soudain me réjouit au plus haut point, mais il n'est pas monnaie courante. Les fantasticophiles adultes ne voient plus les films qui les ont séduits avec leurs yeux de gosses ou d'adolescents -- et c'est bien là le drame... Ton commentaire, passionnant, me semble illustrer (presque trop ?) idéalement ce que j'aimerais démontrer -- à savoir qu'avec l'âge, l'intérêt pour le fantastique et la familiarité au genre, se mue, contre toute attente, en une adhésion à la Norme. Réfléchis bien... sois sincère... et dis moi si ce qui te titillait dans FRIGHT NIGHT, il y a 15 ans, n'était pas un frisson dû à l'intuition d'une différence ?... On en reparle quand tu veux -- bientôt, je l'espère... Amitiés...
PS : Quant à "Small Town Boy", ton rapprochement est on ne peut plus justifié... C'est fou ce que les années 80 étaient gays, non ? Pour un peu, on pourrait croire que Mylène Farmer, Michaël Jackson, Culture Club, Dead or Alive, The Cure, étaient des artistes pédés ou lesbiennes !... Mais bon, n'extrapolons pas, quand même !...

Anonyme a dit…

salut,
je viens de lire l'article et très sincèrement je suis sceptique bien que ton étude soit troublante, j'avoue que je ne m'attendais pas à ce que le film soit disséqué pour démontrer ta théorie.enfin bref, si ça vous fait plaisir de voir des scènarios à double sens, je suis resté au stade de l'enfance et je préfère le rester!
dans ce film il n'y a que le charme de Chris sarandon qui est gênant, j'avoue lui trouver un atrait physique (en gros c'est un beau mec dans le film ! le role du vampire lui va comme un gant, à n'en pas douter)voilà mon commentaire, j'ai adoré le film étant gamin et de lire votre article ça devient étrange.

bbjane a dit…

@ Anonyme : Merci de votre passage et de votre commentaire. Je ne crois vraiment pas extrapoler en voyant un sous-texte gay dans FRIGHT NIGHT, d'autant que le réalisateur lui-même ne cache désormais plus les intentions qui furent les siennes, comme vous pourrez le vérifier, si vous êtes anglophone, dans cette interview récente qu'il accorda au site "Icons of Fright" :
http://www.iconsoffright.com/SHOCK_02.htm
Ma lecture du film n'a d'ailleurs rien de bien original ; la plupart des critiques américains actuels recoupent mon point de vue.
Vous savez, je reste bien souvent, moi aussi, au stade de l'enfance ; mais j'aime également aller au-delà des apparences, de temps en temps -- le "fantastique" nous y incite, non ?...
Bien à vous, et à bientôt, peut-être...