dimanche 12 octobre 2008

ANDY MILLIGAN (1929-1991) 1ère partie

Les parties 2 et 3 de ce dossier sont ici :
part 2 - part 3


"Only think the worst, and you'll survive."
Andy MILLIGAN




"Si vous êtes fan de MILLIGAN, il n'y a aucun espoir pour vous", écrivait Michael WELDON dans sa "Psychotronic Encyclopedia of Film". Cette boutade s'avère d'une grande perspicacité si l'on se penche sur la vie et l'oeuvre du plus unanimement vilipendé des cinéastes américains de séries Z d'horreur. Le désespoir est l'élément fondamental et fondateur du cinéma d'Andy MILLIGAN, et sans doute, pour en être fan, faut-il posséder une vision du monde aussi nihiliste, sarcastique et acrimonieuse que celle de l'auteur de Seeds of sin et The Ghastly ones.
"Noir c'est noir, il n'y a plus d'espoir", nous répète inlassablement MILLIGAN au fil d'une filmographie qui dresse l'inventaire le plus complet possible des abjections, turpitudes et bassesses propres à l'esprit humain. Il le fit fréquemment sous l'angle du fantastique, ainsi que par le biais d'un regard et d'une expression éminemment
queer, ce qui rend son évocation incontournable sur ce blog.
Ouvertement gay mais foncièrement homophobe, farouchement misogyne, profondément réactionnaire, épris de fantastique, raciste, obsédé sexuel et néanmoins puritain, MILLIGAN cumule les tares aux yeux des cercles cinéphiles mal préparés à ce genre d'individu aussi intègre que turbulent. Chantre désargenté d'une "ironie du désespoir" qui, par son intransigeance et ses outrances, confine parfois à une éthique de l'avilissement, MILLIGAN constitue un cas limite dans l'histoire du cinéma horrifique d'exploitation. A la fois auteur et faiseur, génie et tâcheron, il échappe à toute classification. Honni des fantasticophiles qui le jugent bien trop perturbant, ignoré des homosexuels qui n'ont pas pour habitude d'explorer les zones fangeuses d'un "cinéma bis" décidément trop paraculturel, MILLIGAN, ange maudit des cinémathèques infernales, attend toujours sa réhabilitation. Gageons qu'elle ne saurait tarder (elle s'amorce en Amérique depuis la parution de l'exceptionnelle biographie que lui a dédiée Jimmy McDONOUGH, "The Ghastly one - The Sex-gore netherworld of filmaker Andy Milligan"), et qu'elle consacrera MILLIGAN comme l'une des icônes gays les plus emblématiques pour les défenseurs d'un cinéma aux couleurs d'arc-en-ciel sous l'orage.



Andy MILLIGAN dans les années 50

Andy MILLIGAN naît le 12 février 1929 à St. Paul, dans le Minnesota. Son père, militaire de carrière, ne présente aucun des traits de caractère propres à sa profession : c'est un être timide et faible, totalement dépourvu d'autorité, dominé par une épouse au tempérament radicalement opposé. Les termes les plus couramment employés par MILLIGAN pour dépeindre sa mère ne varieront jamais : une cinglée, une salope, un monstre.
Obèse, névrotique, hystériquement jalouse, sujette à des crises de fureur pouvant déboucher sur des projets de meurtre, Marie Gladys inspire d'abord à son fils une terreur panique, puis un invincible écœurement, qu'il étendra rapidement à toute la gent féminine. Sadique, elle lui inflige fréquemment des mauvais traitements ; ainsi, pour le punir d'avoir accidentellement mis le feu à une porte en jouant avec des allumettes, elle n'hésite pas à lui brûler la main sur un fourneau électrique.
"Elle était si grosse qu'elle n'arrivait plus à toucher ses orteils, se souviendra MILLIGAN. Je devais les lui décrasser. Elle avait toujours les pieds sales."
Il prétendra souvent que le problème majeur de la société américaine réside dans la structure du couple hétérosexuel : hommes faibles, femmes dominatrices. Lors de l'éloge funèbre prononcé à l'enterrement de sa mère, MILLIGAN interrompra le prêtre pour lancer à travers l'église un retentissant : "C'était une putain !'"
"Cinglées", "Salopes", Monstres", seront ses vocables de prédilection pour désigner toutes les femmes, sa vie durant.

MA BARKER ?... Non, maman MILLIGAN.

Pour fuir ce climat familial délétère, Andy s'engage dans la Marine. A l'issue de son service, il obtient un emploi de marionnettiste au sein d'une troupe miteuse, dirigée par deux lesbiennes qui passent leur temps à se crêper le chignon et à engueuler leurs employés. Il tente ensuite sa chance en tant qu'acteur dans les studios de télévision et apparaîtra, durant quelques années, dans une multitude de shows tournés en direct pour CBS, jusqu'à ce qu'une médisance formulée à son encontre auprès d'un producteur -- et qu'il attribuera au jeune James DEAN -- lui ferme la porte des studios.
Il se tourne alors vers une autre de ses passions, la confection, et ouvre une boutique de vêtements baptisée le Ad Lib, au coeur de Greenwich Village. Le seul ennui est qu'il est bien trop attaché à ses créations pour les céder sans rechigner à des acheteurs -- encore moins des acheteuses... Il refoule régulièrement des clientes hors de son échoppe, spécialement les grosses dames, pour lesquelles il éprouve une aversion particulière, du fait qu'elles lui rappellent sa mère. L'une de ses vendeuses se souviendra des crises de rage qu'il piquait dans l'arrière-boutique après chaque vente, trépignant et fulminant contre ces "putains" qui le dépouillaient de ses robes.
A quelques mètres du Ad Lib se trouve un café-théâtre dont le propriétaire fréquente parfois le magasin d'Andy. Les deux hommes sympathisent, et MILLIGAN participe de temps à autres à l'élaboration de spectacles, souvent en qualité de costumier. De plus en plus impliqué, il passera à la mise en scène, et deviendra l'un des protagonistes-phares de la turbulente aventure du "Caffe Cino".

L'Antre de la folie : le "Caffe Cino"

Point de convergence des marginaux de tout poil, le "Caffe Cino" (du nom de son propriétaire, Joe CINO) s'imposait alors comme l'un des hauts lieux du théâtre expérimental off-off-Broadway. Aspirants comédiens, écrivains underground, metteurs en scène en devenir -- pour la plupart homosexuels -- trouvent dans ce théâtre de poche un espace idéal où débrider leur créativité, pour le meilleur et pour le pire. Andy MILLIGAN devient l'une des plus importantes figures de la première époque du "Caffe", grâce à ses mises en scène d'une violence et d'une crudité rares.
Au sein de cette faune bigarrée, ouverte à tous les excès, il impose son tempérament despotique et développe les thématiques propres à son œuvre cinématographique future : un profond dégoût de l'humanité, une incurable misogynie, une haine démesurée de la famille, et principalement de la mère, source de tous les maux.
Fervent adepte du S.M., il porte ses fantasmes sur le plateau avec un réalisme inquiétant, qui fait rapidement scandale. La représentation de tortures morales ou physiques ne saurait, selon lui, s'accommoder de simulation ; il exige de ses comédiens qu'ils se molestent réellement, et profite de la complicité de certains d'entre eux pour infliger de véritables sévices à leurs partenaires. Un témoin de l'époque rapporte qu'un jeune acteur fut à ce point battu et martyrisé sur scène que "ses cris devaient s'entendre en Enfer".

L'Art de la scène selon Andy MILLIGAN
(photo du film The Man with two heads - 1972)


MILLIGAN choisit les pièces qu'il dirige en fonction de leur potentiel de violence et de leur aptitude à satisfaire son goût pour le S.M. Citons Les Deux bourreaux de Fernando ARRABAL, La Statue mutilée (adaptation d'une nouvelle de Tennessee WILLIAMS sur un ex-boxeur qui se prostitue après être devenu manchot, et finit son parcours sur la chaise électrique), Avant le petit-déjeuner de Eugene O'NEILL (sur une femme névrotique qui pousse son mari au suicide). Ses spectacles les plus mémorables seront deux pièces de Jean GENET : Les Bonnes et Haute surveillance, qui attirent suffisamment de curieux pour compenser la fuite des éléments les plus sensibles du public.
Encouragé par ces succès, MILLIGAN ouvre en 1963 son propre petit théâtre, le Showboat. Il n'y montera que deux productions : La Profession de Mme Warren, pièce à scandale de George Bernard SHAW sur la prostitution dans les familles bourgeoises, et une adaptation du Portrait de Dorian Gray d'Oscar WILDE, avec l'ancienne vedette hollywoodienne Jay ROBINSON (le Caligula très "folle" de La Tunique de Henry KOSTER - 1953). Le nombre des critiques négatives est inversement proportionnel à celui des fauteuils loués. L'expérience tourne court, et MILLIGAN ferme son établissement après l'avoir rageusement saccagé à coups de hache !
A cette époque, le "Caffe Cino" devient l'un des points de chute des membres de la Factory -- plus connus comme la "bande à WARHOL". Sous leur influence, la consommation d'alcool et de drogues prend des proportions dantesques, les suicides et les overdoses se multiplient au sein de la communuauté des cinoïtes (on dénombre trente morts en moins de trois ans). MILLIGAN, adversaire acharné des stupéfiants et antialcoolique virulent (on ne saurait avoir tous les vices...), prend d'autant plus volontiers ses distances avec la fine équipe, qu'il s'est découvert un nouveau centre d'intérêt : le cinéma.
La plupart des comédiens de sa "troupe cinématographique" pour les années à venir seront des transfuges du "Caffe Cino" (Hal BORSKE, Neil FLANAGAN, Maggie ROGERS, Gerry JACUZZO).
Supplanté par le succès d'une salle concurrente -- le mythique "La Mama" -- le "Caffe" ferme ses portes peu après le décès de l'amant de Joe CINO (électrocuté dans des circonstances mystérieuses, ressemblant fort à un suicide). Reconverti en sex shop durant quelques années (ce qui réjouissait fort ses anciens occupants), il abrite aujourd'hui un restaurant.

Hal BORSKE, comédien-fétiche de MILLIGAN

Le premier film de MILLIGAN, Vapors (1965), est un moyen métrage relatant les rencontres de différents mâles, gays ou hétéros, dans le sauna de St. Mark, à New-York. Filmé en trois ou quatre jours en 16 mm noir et blanc, et proche des travaux de l'autre Andy (WARHOL), Vapors eut l'insigne honneur d'être amputé d'un gros plan de bite par la censure, ce qui n'entrava pas sa programmation dans plusieurs cinémas gays new-yorkais, dont le célèbre "Adonis", où il connut une carrière plus que satisfaisante.
Très positivement critiqué par ceux qui le découvrirent à l'époque, ou qui ont eu la chance de le visionner depuis, Vapors aurait pu ouvrir à MILLIGAN une carrière de cinéaste underground dans la lignée de Paul MORRISSEY ou de Kenneth ANGER, n'eut été son rachat par Chellee WILSON, l'impératrice des cinémas érotiques de la 8ème avenue.
Passant des salles d'art et essai au circuit grindhouse, Vapors valut à son auteur un passeport direct pour la 42ème rue et l'enfer de la sexploitation.

Tricks of the trade (1968), "sexploitation film" milliganien

Spécialisées dans le cinéma d'exploitation le plus extrême, les productions d'avant-garde ou les films étrangers obscurs, les innombrables salles de la 42ème rue étaient également réputées pour les activités illicites auxquelles se livraient leurs visiteurs, à la faveur d'une obscurité complice. Au coeur des sixties, producteurs et distributeurs se livraient une guerre sans merci pour que leurs films accèdent aux écrans de cette véritable Mecque du cinéma-bis. L'affrontement n'était pas moins âpre entre les exploitants, une sorte de Maffia s'étant instaurée chez les propriétaires de salles.
Sept des onze films érotiques réalisés par MILLIGAN le furent pour le compte de William MISHKIN, l'un des ruffians les plus habiles à placer ses productions sur la 42ème rue et à engranger de solides bénéfices, à moindre frais. Huit de ces films semblent définitivement perdus. Pour certains d'entre eux, les négatifs furent détruits dans les années 70 par le fils et associé de MISHKIN, lequel estimait qu'ils ne présentaient plus aucun potentiel commercial. Leur budget atteignait péniblement la barre des 10 000 dollars -- un minimum pour les films d'exploitation de l'époque. La caméra Auricon 16 mm employée par MILLIGAN était totalement inappropriée à la réalisation de longs-métrages, et contraignait le cinéaste à de longues prises ininterrompues, pour des questions de synchronicité sonore. Monteur de ses films, MILLIGAN était réputé opérer sans la moindre méthode, dans la frénésie et la confusion les plus totales, et sans être trop regardant quant aux dommages occasionnés à la pellicule.
Le premier de ses sexploitations, The Promiscuous sex (1967), fut autoproduit par MILLIGAN et distribué par MISHKIN, inaugurant une association conflictuelle que beaucoup décrivirent comme relevant de codes sadomasochistes (MILLIGAN tenant, pour une fois, le rôle du dominé).
Selon le cinéaste, The Promiscuous sex était l'histoire d'"une fille qui ne peut survivre en n'étant que modèle -- elle n'est pas si jolie que ça -- et commence à se prostituer à mi-temps. Sujet d'exploitation, mais c'était une étude humaine. Après ce film, les autres étaient de l'exploitation, mais pas celui-là. C'était un beau film. Très artistique et qui se la pète, très français -- cigarettes rougeoyant dans la pénombre."
Il enchaîne sur The Naked witch (1967), où apparaît pour la première fois l'un de ses personnages-fétiches : le bossu mongoloïde et masochiste. C'est également son premier film fantastique -- qui plus est "d'époque", comme il les affectionne. Cette œuvre racontant les déboires de la fille d'une sorcière brûlée sur le bûcher, héritant du mépris de la population villageoise et en proie à la jalousie d'une sœur cachée, est parfois considérée par les chanceux qui la virent comme la plus achevée de MILLIGAN sur le plan pictural (qui ne fut jamais son point fort.)
Femmes diaboliques, handicapés physiques et mentaux, perversions familiales : tous les éléments de l'univers milliganien sont au rendez-vous de cette bande, également estimée perdue.

Figure récurrente du cinéma de MILLIGAN : le bossu qui en chie.
(
The Naked witch, Beth PORTER -- la belle -- et Lee FORBES -- la bête)

Suivront des films aux titres aussi explicites que Depraved, The Degenerates (tous deux de 1967), Kiss me, kiss me, kiss me ! (1968), ou The Filthy five (1968 - l'un de ses plus grands succès commerciaux et son meilleur film, paraît-il -- il fut également l'un des favoris d'Andy WARHOL.) Le plus souvent, les scénarios exposent les vicissitudes d'hommes et de femmes s'immergeant dans le monde du sexe, et ne trouvant de rédemption que dans la mort. Des œuvres souvent décrites comme profondément réactionnaires, moins érotiques que leur matériel publicitaire, et, surtout, terriblement critiques et désespérées dans leur représentation de l'amour hétérosexuel.
En 1967, MILLIGAN fait une double infidélité à la sexploitation et à MISHKIN, en tournant son premier film d'horreur pur, pour le compte des trois producteurs de l'obscure firme ASA.
The Ghastly ones, probablement son titre le plus connu des amateurs du genre, marquera une étape décisive dans sa filmographie, en inaugurant une série de bandes aussi fauchées que personnelles et délirantes, à mi-chemin du Z et de l'expérimental, qui feront de lui la Reine sans couronne du bis qui tâche.
C'est cette partie de sa carrière qui sera évoquée dans le prochain post.


1 commentaire:

Daniel C. Hall a dit…

Chère BBJane,
Tu es très vilaine ! A chaque fois que je te lis, j'ai l'impression d'être d'une inculture crasse. Snif, snif. Beau papier sur quelqu'un dont je n'avais jamais entendu parler ni d'Adam ni d'Adam aussi. Bises